samedi 11 septembre 2021
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2021, l’Odyssée des Porcs par Thomas Codaccioni

2021, l’Odyssée des Porcs

En lieu et place du monolithe noir, un gigantesque exemplaire des Porcs II dans toute son écrasante monumentalité, rutilant sous son blister, autour duquel s’ébattent, non plus une tribu de simiesques australopithèques sur la voie du progrès, mais une meute grandissante de pourceaux immondes ayant totalement raté le coche de l’évolution, refusant obstinément de voir la Vérité qui leur crève les yeux, tournant autour sans la regarder, levant même dessus leur vilaine patte obèse pour se soulager, ce à quoi la Vérité résiste, évidemment, ce qui en rien ne saurait l’altérer, car l’encre, le papier, les 1 104 pages, les 2 millions 700 000 lignes dont elle est faite – et que l’on peut réunir sous le nom glorieux, éternel, de « littérature » – surnageront toujours au milieu de cet océan dégueulasse, braveront avec panache les déferlantes de lisier complotiste, et triompheront enfin, tôt ou tard, de ce mal par trop répandu, ce mal du siècle dont l’Histoire retiendra que vous fûtes le premier – et pour l’instant le seul – à avoir pris la pleine et colossale mesure !
La comparaison vous déplaira peut-être, tant nul n’ignore plus désormais combien vous abhorrez ce pauvre Kubrick, mais qu’y puis-je, moi, à qui ce prologue préhistorique au son du Zarathoustra de Strauss procure de vibrants effets, si c’est précisément cette image qui m’est venue à l’esprit lorsqu’à peine sorti du Dilettante je me suis arrêté quelques instants dans la rue pour contempler l’objet ? Et quel objet ! Nul livre n’a jamais autant ressemblé à un ready-made, il faudrait le jucher sur un piédestal, œuvre d’art ou sainte relique, au choix, avec au-dessus un ou deux spotlights à la lumière desquels chatoieraient les lettres d’or de la couverture… C’est le principe de tous vos ouvrages anti-édités, me direz-vous, mais celui-là, par son épaisseur, par son poids, écrase tous les autres. Imaginons une salle de musée où tous vos livres anti-édités trôneraient les uns à côtés des autres, il va de soi que ce serait Les Porcs II qui serait au centre et le plus haut placé, roi commandant ses ministres, Jésus bénissant ses apôtres…

     Inutile de m’étendre sur le contenu, que je connais déjà, d’une virtuosité stylistique incomparable, d’une violence et d’une drôlerie qui rejettent la moindre idée de dosage, et surtout d’une importance cruciale dans la compréhension du phénomène conspirationniste. D’autres mieux que moi en feront l’analyse ; déjà sur Twitter j’ai vu fleurir quelques allusions tout à fait pertinentes à l’intertextualité joycienne, mais s’il n’y avait que ça… La pièce de théâtre finale demeure à mes yeux un morceau de bravoure sans pareil, et, au-delà de son intrigue sur laquelle je ne reviens pas, il faut en saluer l’impeccable présentation ainsi que la mise en page, que comme vous savez j’ai plus ou moins calquées sur celles d’Othello dans la collection Folio théâtre, et qui, après m’avoir causé quelques légers soucis sur Word, se révélèrent pour Antoine et Jakob un véritable cauchemar de composition sur InDesign. Mais le résultat est magnifique, tout est parfaitement réussi, équilibré ! Ô ces noms de personnages toujours centrés ! Ô ce délicieux retrait des didascalies !
Pour revenir au livre dans sa globalité, en tant que lecteur passionné de littérature, m’intéressant comme il se doit à l’histoire de mon époque, je suis évidemment très fier d’avoir apporté ma modeste pierre à l’édification de cette cathédrale. En tant que correcteur non professionnel, sans autre formation que mon profond respect de l’orthographe, de la grammaire, de la syntaxe et de la typographie, je me félicite vivement d’avoir vaincu ce terrible Nanga Parbat qu’était le manuscrit des Porcs II, à côté duquel je peux dire désormais que celui des Porcs I n’était qu’un Mont Cervin, certes perfide, mais tout de même plus abordable, quand celui des Pâquerettes ne présentait guère plus de difficultés qu’un Kilimandjaro par la route Coca-Cola… On découvrira probablement quelques coquilles çà et là (sur 1 104 pages, qui osera m’en faire le reproche ?), j’ai la nette impression néanmoins d’avoir beaucoup progressé, correctographiquement parlant, depuis les Porcs I, et pour cela, et plus généralement pour m’avoir invité à participer à cette ambitieuse, à cette titanesque aventure artistique et littéraire, à ce que je qualifierais ici d’« Odyssée des Porcs », moins d’ailleurs au sens kubrickien qu’homérique, tant cette lutte salutaire contre les sirènes du conspirationniste et autres cyclopes adeptes du complot, s’apparente à une longue et périlleuse errance dans laquelle trop peu de gens encore trouvent le courage de vous rejoindre, eh bien, cher Marc-Édouard, pour cela, pour le reste, et en attendant la suite – l’ultime pavé dans la mare de fange ! –, merci !

Thomas Codaccioni