mardi 1 mars 2022
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Bien sûr que c’est lui !
par Marc-Édouard Nabe

Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, accompagné de Claude Jeantet, rédacteur en chef du Petit Parisien, se sont glissés comme des serpents vert-de-gris dans la délégation accompagnant Fernand de Brinon, ambassadeur de France et secrétaire d’État auprès du chef du Gouvernement de Pierre Laval, en Allemagne et en Pologne, lors de la fameuse escapade collaborationniste de tout ce petit monde en 1943… Pour commencer, coup de chapeau (et on va voir que c’est le cas de le dire !) au « Docteur Marty » qui a mis des dates exactes sur les lieux précis : 8 juin 1943, départ de Paris direction Berlin (séjour à Berlin du 9 au 10 juin), puis direction la Pologne, à Katyn certainement le 18 ou le 19, car le retour de de Brinon à Berlin est effectué le 20 juin. Il y a ensuite un passage par l’Autriche puisque la troupe est arrivée à Paris depuis Vienne, le 29 juin.

     — En quoi ça nous intéresse, puisque Céline n’y était pas ? aboient comme un seul chien tous les caniches « céliniens ».
     On l’a assez su et dit qu’en effet, Louis-Ferdinand Céline ne faisait pas partie du voyage. Il l’a répété lui-même, et tout le monde commence à comprendre, depuis la découverte des manuscrits perdus, que lorsqu’il dit quelque chose, on peut être sûr que c’est vrai, et qu’on n’a pas à en douter en le traitant de mytho bobardier romancier brodeur. Sauf que, et ce « sauf que » est énorme, un agent des Renseignements Généraux a affirmé le contraire sur son rapport, après avoir reconnu formellement Céline gare de l’Est à l’arrivée du train qui ramenait la délégation en France. Ça a même été filmé par les « Actualités françaises », et ces quelques secondes d’images où on voit de Brinon et ses potes descendre du train et serrer des paluches de nazis, ambassadeurs, docteurs, et autres collabos venus les accueillir, ont été retrouvées… en 2010… Même à moi, ça avait échappé !

     Ici, il faut rendre justice à ce qui va enclencher le second scoop célinien d’envergure de l’année 2021, c’est-à-dire le documentaire Céline : les derniers secrets, produit par Bangumi et ce cher Julien Beau (qui était venu m’interviewer à Aix en janvier 2014 — on lira ça dans Les Porcs 3 — et qui pour son doc a eu la bonne idée de ne pas me solliciter) pour la série « Stupéfiant » sur France 5, diffusé le 19 novembre 2021. Bien des choses très intéressantes sont apparues dans ce 90 minutes sur Céline : je ne parle pas des intervenants, tous plus débiles et ignorants les uns que les autres… De David Alliot, aveuglé par son narcissisme, n’ayant rien à dire d’autre que ce que ça lui a fait à lui, pauvre gros, de découvrir l’œuvre de Céline ! à Yves Pagès, toujours gris et antipathique donneur de leçons, en passant par l’académilicien cabossé Frédéric Vitoux, qui pleurniche en entendant la voix de Lucette sur des cassettes soi-disant « uniques » enregistrées à Meudon (j’en ai 40 comme ça sous le coude !) et un Prix Goncourt fadasse, inconnu même au bataillon des écrivaillons, Nicolas Mathieu, benêt balbutiant des banalités, tout cela n’a aucun intérêt…
     La palme spéciale (dans la gueule) revient à la Véronique Robert — encore elle, la Zélig du célinisme ! — qu’on voit, telle une Tintine rachitique en mini-jupe, avec son attaché-case plein de photos volées chez Lucette, s’en aller enquêter sur les traces des manuscrits qui auraient été cachés dans une bicoque en ruine en Corse par Rosembly !… Elle qui se place partout, se présente désormais ainsi au tout venant : « Véronique Robert-Chovin, l’ayant droit de Louis-Ferdinand Céline ! ». Rien que ça ! « Fraîche veuve de M. Chovin » serait plus approprié, car son mari (je l’ai connu), un pauvre con aux cheveux blancs, écrasé comme une pomme de terre toute sa vie par la fourchette de sa diabolique épouse, est mort en 2020 comme il est dit dans le portrait de madame en 4e de Libé (oui, même Véronique Robert y a eu droit !)…

     Pour finir d’étriller sans pitié les minables blablateurs de ce documentaire, je dirais que le plus pathétique à voir fut le vieux traître Gibault montré en train de jouer la comédie du transcripteur à la main et en direct d’une page de manuscrit de Céline dans son bureau de la rue Monsieur… Comme si c’est lui qui allait se taper ce boulot pour Gallimard et pas un rond (pléonasme) sur 5613 pages ! Eh, François ! T’as plus 30 ans comme en 1968 où, entre deux pipes à André Damiens, tu décryptais Rigodon pour Lucette ! Ç’a été déjà pénible dans ce docu d’entendre un extrait de La Volonté du Roi Krogold lu par cette crécelle de Véronique Robert, mais ça a été plus dur encore de voir Gibault retranscrire (mal) du Céline tiré du texte qu’ils croient tous que Céline a appelé « Guerre », ce qui n’est qu’un repère inscrit par Thibaudat sur ses chemises par souci de clarification, mais passons. Et c’est là où il faut être un virtuose de la capture d’écran comme je le suis pour saisir au vol quelques images un peu floutées exprès des pages tapuscrites par Thibaudat et que son avocat maître Pierrat montre fièrement à la caméra à la fin de ce Stupéfiant « spécial Céline ». On s’aperçoit alors, furtivement mais quand même, que Thibaudat a mis un soin dément à établir à la fois des sortes de résumés en profondeur de chaque texte et à numéroter chaque page qu’il a retranscrite en Word…

 

     Ainsi, très nettement, on peut voir que la transcription de Gibault est fausse ! Et plus grave encore, quand le passage validé par maître Judas-Gémeaux est donné à lire aux soi-disant spécialistes, ceux-là s’extasient (« C’est du Céline ! C’est formidable ! ») sans lire vraiment, comme d’habitude, sinon ils se seraient aperçus qu’il y a un mot, pourtant très visible sur le feuillet, qui ne va pas, qui a été mal lu par Gibault, une erreur littéraire et lexicale que Céline ne peut pas avoir commise dans les années 30, comme à n’importe quelle époque d’ailleurs.
     Quand Gibault croit lire : « L’oreille à gauche était collée par terre, avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux, y avait un bruit immense, j’ai vomi dans ce bruit et puis il a plu. », « y » a un os, François ! C’est pas « j’ai vomi dans ce bruit ». Non, c’est « j’ai dormi dans ce bruit », bien sûr, et comme, je le répète, c’est parfaitement lisible sur les sorties papier très bien faites de Thibaudat. En plus, plus loin, Céline écrira une seconde fois le même segment : « j’ai dormi » et on peut donc constater la même graphie. Enfin, ça ne veut rien dire « j’ai vomi dans ce bruit » ! Mais pour les faux céliniens, « vomi », ça fait plus « célinien », sauf que c’est faux. C’est beaucoup plus beau qu’il ait dormi dans ce bruit, blessé après le canardage de l’assaut boche, voyons !… Ça me rappelle Jean-Jacques Lefrère qui, en 2007, me contredisait sur le mot qui manquait dans Le Rêve de Bismarck de Rimbaud, sur les « cris de dames », qu’il affirmait plutôt être « crimes de dames », plus misogyne dans l’esprit d’Arthur… Tu parles d’un lapsus révélateur ! Révélateur comme le cœur vivant imaginé par Edgar Poe dans une de ses extraordinaires histoires, et qui continue de battre sous le plancher après la mort du héros. Pauvre feu Jean-Jacques !

     Tout ça pour dire que c’est Thibaudat qui aime et comprend le mieux Céline (c’est pareil) : ses retranscriptions à lui, accomplies bénédictinement dans le secret et la passion, sont les bonnes, et je me réjouis qu’à cause des crises des deux jaloux Gibault et Robert, Gallimard va devoir s’en passer pour tout faire reprendre par ses petites mains d’handicapés de la rue Sébastien-Bottin, pardon, de la rue Gaston-Gallimard !
     Mais le plus stupéfiant dans ce « Stupéfiant » ! — plus encore que la découverte de l’intérieur de l’appartement de la rue Girardon dont je n’avais pu m’approcher que de la porte d’entrée, ayant réussi en 2010 à m’infiltrer avec Myriam Djebli dans l’immeuble et à prendre l’ascenseur (immortalisé dans Normance) dans lequel en redescendant du 5e étage Myriam m’offrit son premier baiser, baptême du feu vert qui engendra une romance de plusieurs mois (à immortaliser dans mes Mémoires)… —, ce sont les investigations historiques et les spéculations politiques de chercheurs pas très céliniens, et donc beaucoup plus crédibles, qui sont développées là. Oublions les conneries sur l’enfance, l’adolescence, et les amours secrètes de Louis-Ferdinand, etc. Et passons directement au cœur du scoop, ou encore une fois, on va bien être obligé d’utiliser Edgar Allan Poe et la métaphore de sa Lettre volée car c’est tellement voyant dans le doc de Beau que personne n’a l’air de l’avoir remarqué, ni analysé. Il s’agit évidemment de ce bout d’actu filmée du retour de de Brinon à Paris en 1943, j’y reviens, et pas qu’un peu…
     La production de « Stupéfiant » a eu la très bonne idée de demander à un morphologiste, Serge Plantureux, d’étudier arrêt sur image par arrêt sur image le petit film parfaitement restauré de cette arrivée en gare de l’Est, et de procéder à des agrandissements photographiques de certains détails. Attention, c’est une découverte aussi captivante et beaucoup plus enseignante que la séquence de Tovaritch où Céline joue les figurants dans une épicerie reconstituée au début du film de Jacques Deval (1937), et où déjà Céline fait preuve du même sens du gag que j’appelle « espiègle », et que Lucette avait aussi : se montrer à tous mais incognito… Plantureux est formel, et je le suis autant que lui lorsqu’il a repéré derrière un des accueillants de l’ambassadeur la silhouette d’un homme aux épaules carrées portant un chapeau rabattu sur les yeux, dont on ne voit qu’un œil, le nez, très peu la bouche, un bout de pommette, une oreille (gauche) et surtout une main, gauche aussi, un peu recroquevillée, et qu’on retrouve à l’identique sur tous les autres clichés de toute sa vie… C’est Céline ! En comparant avec d’autres photos, même plus anciennes, Plantureux a parfaitement raison ! J’ai fait de même sur plusieurs autres clichés jusqu’à ceux des dernières interviews où on reconnaît encore parfaitement la structure osseuse de tout son visage !

     Moi, je l’ai reconnu tout de suite et j’ai chassé les derniers doutes qui étaient spontanément venus à l’esprit de certains, doutes dus à la taille du personnage en effet plus petit que Céline, mais ce qui est explicable par l’effet d’optique du deuxième plan où il se trouve, et qui, en quelque sorte, le recule, le rapetisse par rapport à l’objectif. Céline est derrière un gros à chapeau melon et juste devant un petit lunetteux en imper, davantage que lui collé à un des wagons du train. Non seulement, il est évident que celui, dont certains nient encore qu’il soit Céline, essaye de se faire voir le moins possible en se cachant de la caméra par le corps de l’homme qui est devant lui, mais ça va encore plus loin que ça…

     Le pire c’est que ce petit groupe de névrosés nazillonnant (ceux du Bulletin célinien entre autres) croit, en refusant d’admettre que c’est lui à la gare, dédouaner ainsi Céline d’une « collaboration active » ! Ils ajoutent alors à leur sale tendance à projeter sur lui leurs fantasmes politiques une méconnaissance morphologique criante ! Tous ceux qui veulent faire de Céline un « héros SS mais pas trop », semble touiller la merde brune que Dieu leur a mise dans les yeux depuis qu’ils étaient à l’état fœtal pour bien les faire chier ! Ils connaissent à ce point si peu la silhouette et le visage de Céline (qu’ils font semblant d’adorer depuis 40 ans) qu’ils ne le reconnaissent pas ! Si jamais j’avais pu avoir le moindre doute — ce qui n’a pas été le cas, car moi je le connais par cœur, de la tête (même si elle porte un chapeau) aux pieds qu’on ne voit pas sur l’image —, l’un des derniers témoins ultra précieux, encore vivant, qui a connu Céline dans ces années-là justement me l’a confirmé à son premier coup d’œil également :
     — C’est bien lui ! Aucun doute ! C’est absolument la morphologie de son visage. Mais surtout, quand tu vois son regard, qui est quand même… Les yeux indiquent tout dans un visage. C’est tellement, tellement les siens ! Son regard, et puis la forme de son visage, sa pommette assez haute, et ce chapeau, on dirait qu’il a été posé là comme un pot de fleurs ! Ça ne peut être personne d’autre.
     Les Mazet, Alliot, Brami, Laudelout et compagnie sont si bêtes et si ignorants que l’un de leurs premiers arguments a été de dire que Céline ne portait jamais de chapeau et que là le personnage en a un. D’abord, et le témoin est d’accord avec moi, ce chapeau blanc de saison est à l’évidence trop petit pour lui, et ne lui appartenait pas. Sans doute Céline l’a-t-il emprunté à Gen Paul, à Montmartre, pour passer « incognito » à la gare. Mais en plus, c’est faux, cette légende d’un Céline anti-galurin ! Sur bien des photos, dans les années 20-30, à Rennes, et lors de son mariage même avec Édith Follet, et quand il faisait de l’équitation avec son père, Céline porte un chapeau. Les contestateurs le voient toujours à Meudon en loques de Roi Lear exprès, mais Serge Perrault me l’avait confirmé : dans les années 30-40, Céline, c’était Gary Cooper…

     Comme me l’a judicieusement fait observer le témoin encore, les céligniards feraient mieux de creuser l’identité du petit bonhomme en imper blanc juste derrière Céline. S’ils sont si forts que ça, qu’ils nous disent qui c’est ! Peut-être est-ce celui qui est venu avec Céline ou même celui qui l’a emmené… Mais non, ça ne les intéresse pas. Un vulgaire aigrichon comme Éric Mazet affirme sur son Facebook que le même « genre de bonhomme » au chapeau à la gare est visible sur les images d’actualités de la délégation devant les fosses de Katyn… Fausses canines, oui, car encore une fois Mazet a cru mordre un bon morceau de steak alors qu’il n’a pas les dents pour ça. Mazet, à côté, comme toujours, espèce d’édenté ! Ta berlue a été vérifiée ! C’est faux of course ! Il n’y a pas ce « genre de bonhomme à chapeau » à Katyn… Apprends l’humilité, pauvre vieux chien à la con !

     Autre mauvais argument, la date. Toujours les mêmes pantins incultes, insensibles, prétentieux et paresseux nommés Laudelout, Mazet, Alliot, Cian-Grangé (des noms ridicules à la Labiche, qu’on ne citera jamais assez !), et qui n’arrêtent pas de me donner, à moi ! des leçons depuis 35 ans, affirment que ça ne peut pas être Céline puisqu’en juillet 1943, il était à Saint-Malo… Sauf que ! Toujours ce fameux « sauf que », sorte de pied dans la porte placé radicalement, et toujours à point nommé, par notre « Docteur Marty » ! Clak ! En effet, c’est Marty qui a enfin trouvé la date que même les historiens patinaient à déterminer de l’arrivée du train, non en gare de La Ciotat, mais en celle de Paris-Est d’où sont descendus ces frères en collaboration qui n’étaient pas des lumières ! La date exacte de l’entrée en gare de la délégation de Brinon est le mardi 29 juin 1943 à 18h45 (température maximale 19,6°C, d’où le chapeau « d’été » et le fait que Céline n’a pas de manteau).
     On sait désormais que la cohorte grotesque des lécheurs de culs officiels et de serreurs de louches de légionnaires volontaires français paradant ou bien blessés sur le front de l’Est était partie le 8 juin pour Berlin d’abord, où son Excellence Fernand de Brinon rencontrera von Ribbentrop et Goebbels, avant de se faire trimbaler jusqu’au bord des fosses de Katyn où les nazis montrèrent à l’ambassadeur collabo et à ses potes (qui n’avaient pas encore compris que la fête était finie) les cadavres accumulés des fameux soldats polonais exécutés d’une balle dans la nuque par les vilains Soviets, quelques semaines auparavant. Cette visite était l’apothéose de ce voyage ultra-mouillant, de ce Tour Operator de vivants morts au pays des morts vivants… On voit parfaitement dans les images tournées sur place Robert Brasillach avec sa petite houppette brune et ses lunettes cerclées, futur fusillé, faire le salut nazi et aussi d’autres dignitaires se boucher le nez face aux tranchées boueuses lorsqu’en sont extraits des cadavres putréfiés encore en uniforme. Les pourritures parlent aux pourritures… Visite de propagande anti-soviétique qui poussa d’ailleurs le commentateur du petit film à comparer les combattants de la LVF aux grognards de Napoléon qui s’étaient également battus à leur époque contre les Russes… Bérézina oblige ! Sauf que les soldats de Napo portaient l’uniforme français et combattaient pour leurs couleurs ; pas pour celles du pays qui les aurait occupés…

     À défaut d’avoir cherché les bonnes dates, les « céliniens » n’ont rien trouvé d’autre que celle, vague, de… juillet. Faux encore ! Ceux qui admettront que le train est arrivé le 29 juin objecteront qu’à l’évidence ça ne peut pas être Céline qui était présent ce jour à Paris, gare de l’Est, car fin juin il était encore à Saint-Malo où il était arrivé depuis le 18 (marrant comme date : l’appel du large du 18 juin !). En effet, il est en vacances Monsieur, et avec Madame qui danse sur le sable. Mon témoin les a vus cet été-là comme les précédents. Des lettres envoyées de Saint-Malo le confirment, notamment une carte à sa secrétaire Marie, postée le jour même de l’arrivée de la bande à de Brinon à Paris (29/06/43). Pareil pour les deux lettres du 30 juin et du 1er juillet que Céline adresse au gérant de Je suis partout Henri Poulain… Sauf que (le revoilà, encore et encore !), elles ne sont pas localisées celles-là, rien n’indique qu’elles soient parties de Saint-Malo. Et même, on sent, à lire ces deux lettres à Poulain, que Céline est à Paris, qu’il s’est d’autant remis dans le bain de « l’écrit de combat » qu’il a vu Brasillach la veille, et qu’il est énervé contre le manque de répondant de Poulain au sujet d’une lettre ouverte de lui, Céline, qu’il est pressé de voir paraître dans le prochain numéro de Je suis partout… Et quelle lettre ouverte ! Il n’est jamais spécifié de laquelle il s’agit, ni même ce qu’elle contient (une des plus sévères attaques, « bloyenne », de Céline contre la bourgeoisie !) dans les notes de la pléiade de la correspondance rédigées par ce tremblant tâcheron fainéant d’Henri Godard…

     Ce n’est que le 3 juillet que Céline envoie une nouvelle lettre à un autre type, et qui, elle, part bien de Saint-Malo, Céline le précise lui-même. Il y a donc un trou évident entre le 29 juin, on va dire vers dix heures du matin, en déduisant qu’il a glissé la carte à Canavaggia dans la fente d’une boîte de Saint-Malo avant de prendre le train pour atteindre à temps la capitale le soir à 18h45, et ce 3 juillet où il est revenu en Bretagne. Ça, ça ne rentre pas dans la petite tête des mauvais chercheurs, et encore plus mauvais céliniens… Même sur leur soi-disant terrain de fouineurs, ils sont nuls ! Pourtant, ce retour express est confirmé à nouveau par mon cher témoin, lorsque je lui ai posé ma question :
     — Est-ce que c’était le genre de Céline, à interrompre ses « vacances » à Saint-Malo pendant 3-4 jours, pour aller voir un truc qui l’intéresse à Paris et dont il a besoin pour son information littéraire personnelle ?
     — Absolument !
     Quand on connaît Céline, il est donc absolument certain que sachant que la délégation des pourris allait arriver ce jour-là à la gare de l’Est, lui qui bougeait sans arrêt a sauté dans un train pour aller non les accueillir, mais voir leurs tronches et leurs débines, à chaud pour ainsi dire, les choper tous au vol et en particulier Brasillach… Oui, on constate, par les documents retrouvés dans les manuscrits, et peut-être par d’autres lettres qui réapparaîtront, que Céline s’était « réconcilié » avec Brasillach, et bien avant 1944 où il l’avait remercié de l’envoi de son livre, Les Quatre Jeudis.
     Céline avait évidemment décliné l’invitation qui lui avait été faite d’aller avec les autres collaborationnards en Allemagne et en Pologne, et en plus pendant presqu’un mois, ce qui était trop long. Pas folle la guêpe Ferdinand ! Aller en Allemagne en 1943 avec une poignée moite de naïfs glauques pour se faire balader par les autorités nazies du pays, non merci ! Céline, et c’est bien lui encore, avait préféré se rendre en Allemagne l’année précédente (1942) avec Gen Paul sous un prétexte médical, mais dans le seul but de remettre à sa copine Karen Marie Jensen la clef de son coffre au Danemark ! Pour son argent menacé d’être ponctionné par le Reich, ça valait le coup de se fendre d’un déplacement compromettant !
     En revanche, il a quand même tenu à être l’un des premiers à recueillir les sensations des voyageurs revenus du bout de la nuit brune, en particulier après leur visite à Katyn, lieu d’un massacre qui avait passionné Céline dès qu’il fut découvert quelques mois plus tôt, et qui en parlera justement dans la fameuse lettre à Henri Poulain publiée à la Une du Je suis partout du 9 juillet 1943, dans le numéro même où Brasillach, lui, publiera, huit jours après son retour, le récit de sa vision infernale de Katyn-la-dantesque !… Oui, je vois tout à fait Céline en observateur distant mais concerné, froid bouillant mais pas mouillé, voyeur discret mais dans l’action, venu empoigner Brasillach à la gare par le bras de son imperméable trop grand, et l’emmener au café le plus proche pour que Robert lui raconte… Ça valait en effet le coup de redescendre à Paris quelques jours pour savoir tout ça.
     Voilà une découverte cruciale sur la psychologie célinienne ! La retrouvaille de ces mini-images est capitale ! Qu’on se le dise ! C’est aussi précieux que la résurgence des manuscrits inédits en cette année 2021, où décidément ça y est allé sur Céline ! Il faut être de bien minables « spécialistes » sûrs d’eux pour affirmer que ce n’est pas Céline à la gare de l’Est. Les êtrons du Nulletin célinien prouvent encore une fois leur absence totale, non seulement de compréhension de ce qu’est l’écrivain Céline, mais de ce qu’est un écrivain tout court !… Évidemment, ils n’en ont qu’une vision livresque ou pseudo-historiciste, et toujours idéologique. Je l’ai pourtant dit et répété après tant de discussions avec Lucette quintessenciées dans mon livre qui n’a été lu par eux que sous l’angle de la vexation cinglante personnelle dont ils se sont sentis, à juste titre, les cons, les victimes. Quand elle me disait que Céline était tout à fait capable de se rendre à la Kommandantur uniquement pour s’assurer que le chef qui s’appelait Grimm n’était pas de la famille des conteurs prussiens, c’était vrai évidemment (même si on a su après que ce Grimm ne l’était pas).
     Cette présence indubitable de Céline en espion de sa propre écriture sur le motif même du quai de la gare de l’Est le 29 juin 1943 à 18h45 est un symbole parfait de tout son positionnement vital, littéraire, et même politique…. Il n’est pas allé avec les autres en Allemagne bien sûr, mais il était là quand ils en sont revenus (d’où la confusion de l’agent des RG notant tous les présents « connus » vus sur le quai). Ça lui suffisait à Céline, c’était comme lorsqu’il allait au cinéma et qu’il partait au bout de quelques minutes, ayant tout compris. Il n’avait pas que ça à faire, de tremper à fond dans la Collaboration officielle, pompeuse, cérémoniale, mais c’était son boulot de collabo de Dieu d’être au bon endroit au bon moment pour recueillir le suc de la vérité en actes. Ça, les lecteurs qui ne reconnaissent ni son style ni sa gueule sont incapables de le saisir.
     Maintenant, quand on traitera Céline de « collabo » ou de « nazi », il faudra intégrer à la fois ce non-voyage en Allemagne et cette oui-présence sur le quai de la gare de l’Est. Sans être là tout en étant là tout de même : tout Céline est là. C’est exactement comme pour Sigmaringen, il va voir les choses et les êtres qui mijotent dans la merde, qui sont de la merde, car c’est la seule façon d’en faire de l’or. Un artiste doit donner de sa grande personne sans avoir peur de la salir ! Pour moi, ce « coucou ! » fait aux futurs cadavres putréfiés de Brasillach, Jeantet, Brinon, et Cie, déversés ce soir-là comme des poubelles de l’Histoire par le Désorienté-Express aux pieds du plus grand Contrôleur de la Littérature contemporaine, et en uniforme d’incognito ! était une manière pour ce roi krogoldien plein de volonté qu’était Céline de passer lui aussi en revue ses « troupes ». Ça absout totalement, et ce n’est un paradoxe que pour ceux qui se servent mal de ces images retrouvées, la culpabilité éventuelle d’un Céline impliqué « réellement » dans la Collaboration. Il y a même du Bardamu dans cette attitude à la gare, le Bardamu de la guerre de 14, sur le front mais en retrait, regardant ou plutôt dardant à la fois par en dessous et au-dessus de toutes les mêlées — et avec quelles foudroyantes lueurs d’hypnotiseur dans des yeux reconnaissables entre tous ! —  la réalité qui le passionne ; furieusement…

Marc-Édouard Nabe

Chronologie de la présence de Céline à la gare de l’Est :

13 avril 1943 : Révélation par l’Allemagne nazie de l’existence à Katyn d’un charnier composés de milliers de soldats polonais tués par l’Armée rouge.
8 juin 1943 : Fernand de Brinon, ambassadeur de France et secrétaire d’État auprès du chef du Gouvernement (Pierre Laval), se rend gare de l’Est en compagnie de Robert Brasillach (rédacteur en chef de Je suis partout), de Claude Jeantet (rédacteur en chef du Petit Parisien) et du colonel Edgar Puaud (commandant de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme — LVF). Les 4 hommes partent pour Berlin.
9 juin 1943, 10h43 : Brinon arrive à Berlin, accueilli par le ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, Joachim von Ribbentrop. Brinon est également reçu par le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels.
10 juin 1943 : Brinon est reçu à Berlin par le Comité Franco-Allemand. Il quitte la capitale du Reich le soir pour le front de l’Est afin de rendre visite aux soldats de la LVF.
11 juin 1943 : À Paris, Louis-Ferdinand Céline écrit une adresse à Henri Poulain, journaliste de Je suis partout. L’écrivain fait une allusion au charnier de Katyn (« La fosse de Katyn est plus vaste qu’on l’imagine — Je suis porté à croire qu’elle va jusqu’aux Tuileries ») et annonce son départ en Bretagne pour le 18 juin 1943.
18 juin 1943 : Arrivée de Céline et de Lucette à Saint-Malo.
20 juin 1943 : Brinon est de retour à Berlin où il rend visite au Foyer des travailleurs français, où il assiste à une représentation de gala donnée par une troupe de prisonniers. Il donne également un discours où il évoque les charniers de Katyn.
21 juin 1943 : Brinon quitte Berlin pour rejoindre Vienne avec Brasillach et Jeantet. Le colonel Puaud prend le train avec Guy Servant et Jocelyn Maret pour rejoindre Paris le mardi 22 juin au matin.
29 juin 1943 : Céline adresse depuis Saint-Malo une carte postale à Marie Canavaggia (le cachet de la Poste faisant foi), avant de se rendre à la gare et de prendre le train pour Paris (gare Montparnasse).
29 juin 1943, 18h45 (température maximale, 19,6°C) : Après quelques jours passées à Vienne, reçu par le gauleier Baldur von Schirach, où il assiste avec Jeantet et Brasillach au Congrès international des associations des journalistes, Brinon arrive gare de l’Est, accueilli par l’ambassadeur Rudolf Schleier, par le préfet de police de Paris Amédée Bussière et par le docteur Hermann Eich. Parmi les badauds du quai de la gare de l’Est, un agent des renseignement généraux dresse la liste des présents. Parmi eux figure Louis-Ferdinand Céline.
30 juin 1943 : Céline adresse une lettre et des timbres à Henri Poulain.
1er juillet 1943 : Céline envoie une nouvelle lettre à Henri Poulain.
3 juillet 1943 : Brinon se rend à Vichy pour présenter le compte-rendu de son voyage à l’Est à Pétain et à Laval. Ce jour-là, depuis Saint-Malo, Céline envoie une lettre à Charles Letort.
5 juillet 1943 : Brinon, rentré de Vichy le matin même, tient à Paris une conférence de presse où il raconte son voyage à l’Est.
9 juillet 1943 : En Une du numéro 622 de Je suis partout, Robert Brasillach raconte son voyage à Katyn avec Brinon dans un article titré « J’ai vu les fosses de Katyn ». Sur la même page figure la lettre de Céline en date du 11 juin 1943.

D. M.