samedi 11 septembre 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Le mauvais Samaritain par Antoine Rosselet

En avril 2021, c’est sur l’impulsion de Marc-Édouard Nabe qu’Antoine Rosselet, son assistant catholique, a commencé à rédiger un compte-rendu du voyage du pape François en Irak (5-8 mars) et de sa visite au dignitaire chiite al-Sistani. Une rencontre parfaitement dégueulasse dont l’indécence méritait d’être analysée et consignée dans Nabe’s News ! Et c’est en questionnant cet entretien entre les deux vieux chefs religieux anti-daechistes que Rosselet a eu envie de creuser plus profondément les relations entre le Saint-Père et l’islam tout au long de son pontificat (2013- 20??).

On le sait, le nul François a plusieurs fois été brocardé dans cette gazette, et il était temps qu’une vaste étude, exhaustive et précise, y expose chronologiquement chacun de ses affronts et de ses crimes envers les musulmans (principalement les révolutionnaires syriens) qui conduisirent, entres autres motifs, Nabe à devenir protestant !

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La bande de Gaza saignait à nouveau… Une vraie bande Velpeau…
Marc-Édouard Nabe, Les Porcs

 

13 mai 2021, jeudi de l’Ascension. « Aïd Moubarak ! »… Oui, ça tombe en même temps cette année. La fin du séjour terrestre du Christ et celle du ramadan ! Oh, la belle aubaine œcuménique ! D’ailleurs, je découvre qu’il existe une « mosquée de l’Ascension » (une ancienne église devenue musulmane sous Saladin…), au sommet du Mont des Oliviers… Curieux… Pourtant je n’ai jamais lu nulle part que l’Ascension a eu lieu là-haut !… En tout cas, aucun des évangiles canoniques ne le dit. Mais je découvre encore qu’Anne-Catherine Emmerich, si ! C’est là que la mystique stigmatisée et bienheureuse a visionné – toujours avec force détails édifiants et sublimes – l’envol du Fils de Dieu ! Et je découvre enfin (décidément !) que cette mosquée est la seule au monde dans laquelle est célébrée l’Eucharistie, une fois par an. Aujourd’hui !
     Ô jour de fête au surplomb de Gethsémani ! Tu parles… En contrebas, à moins d’un kilomètre de l’ultime empreinte de pied du Christ (une pierre en a gardé la trace !), l’esplanade d’al-Aqsa résonne encore des myriades de grenades assourdissantes lancées ces derniers jours par l’armée juive contre les manifestants arabes… Ceux-ci étaient venus hurler contre d’énièmes expulsions iniques de familles palestiniennes réfugiées depuis soixante ans dans le quartier de Cheikh Jarrah.
     Tout s’était engrené selon la trame traditionnelle : durant des semaines, et sous l’œil noir et provocant de Tsahal, des colons en armes étaient venus, jour et nuit, intimider quelques foyers d’indésirables à Jérusalem-Est, poussant ainsi les jeteurs de cailloux à tirer les premiers, histoire de justifier une riposte militaire et de légitimer l’expulsion des gêneurs non-coopératifs. Puis : montée en puissance des émeutiers écœurés, dégommage d’Arabes à la ronde par les flics israéliens… Des centaines de Palestiniens blessés par « balle en caoutchouc » (en réalité des balles d’acier cernée d’une pellicule censée en amortir l’impact) et des milliers virés à coups de « skunks », ces canons à eaux putrides éclaboussant les foules d’une concoction chimique conçue pour foutre la gerbe durablement (une odeur de charogne et de merde persistant plusieurs jours au contact de la peau)…
     Et pendant ce temps, à 70 km de là, Gaza qui bout de voir ses frères cisjordaniens se faire impunément saigner et qui réplique par des roquettes direction Tel Aviv, ce qui déclenche les immanquables représailles israéliennes « pour en finir avec le Hamas » : résultat à Gaza, pas loin de 500 blessés et une centaine de morts depuis lundi (contre sept Israéliens – soyons justes, nous !).
     Et comme à chaque fois que ce tableau fameux revient sanguinoler aux yeux du monde, d’un bout à l’autre de l’Occident et en France en particulier, il faut s’enfiler les lamentations judéolâtres et le cynisme ratonnado-sceptique des « observateurs » fustigeant à tour de tweets chaque mini-roquette sortant de Gaza sans ne jamais incriminer les chasseurs et les bombardiers qui y entrent par plusieurs dizaines. Eh oui, cette année encore, tous les terre-saintologues hexagonaux font quasi-bloc pour abuser leurs followers sur la symétrie des forces en présence, quand ils ne font pas carrément passer le Hamas pour plus meurtrier que Tsahal !… Ainsi, l’AFP elle-même en arrive à parler d’une « pluie mortelle de missile sur Tel Aviv » suivie de « frappes musclées d’Israël sur Gaza »…
     À ce jour en France, ce sont probablement Manuel Valls et Éric Ciotti qui sont descendus le plus bas dans la minablerie, s’avilissant au point de partager sous leur twittos de soutien sans conditions à Israël et censés dénoncer les « attaques » du Hamas une photo de… Gaza bombardée ! Comme si les roquettes du Hamas étaient foutues d’occasionner de tels dégâts ! Ciotti qu’on n’arrête plus, cette semaine… Galvanisé par la décision de Darmanin d’interdire toute manif pro-palestinienne à Paris, il vient d’annoncer – flanqué de son maire ex-LR Estrosi – qu’à Nice non plus, il n’y aura pas de rassemblements ce week-end. Il va sans dire que la France est bien la seule démocratie au monde à s’autoriser de pareils interdits… Et c’est encore Ciotti – et toujours avec l’Estrosi – qui nous tweete ses bons vœux ce matin : « Une bonne fête de l’ascension ! », délicate attention assortie d’une pensée « pour Simone, Nadine et Vincent tués en la basilique de Notre-Dame de Nice car ils étaient chrétiens. »
     Ah, l’attentat de Nice de l’automne dernier !… Pour l’occasion, le funeste Estrosi avait été reçu par le pape François au Vatican, et pour la 3ème fois depuis 2013 ! En 2016 (deux mois après l’attentat du 14 juillet…), le maire de Nice avait même offert à l’évêque de Rome un maillot de foot de l’OGC… Qu’est-ce qu’ils s’entendent bien, ces deux-là ! Christian Estrosi… Le temps de corriger ces lignes et l’ultra-sionisé catho droitard a poussé l’arabophobie jusqu’à faire arborer le drapeau israélien au fronton de son hôtel de ville ! Super, le pote du pape !

     Le pape, d’ailleurs, venons-y… Il y a un peu plus de six mois, quelques heures après l’attaque au couteau jihadiste contre la basilique niçoise, François avait tweeté qu’il priait « pour les victimes, pour leurs familles et pour le bien-aimé peuple français. » OK… Et aujourd’hui, un mot pour le « bien aimé peuple palestinien » ? Eh non. Ô révulsant silence papal toujours recommencé !… On se souvient par cœur que déjà en 2014, dans Patience, Nabe traitait le pape François de « lâche qui a fermé sa gueule sur Gaza »… Et c’est vrai qu’il y a sept ans, pendant toute l’opération « Bordure protectrice » (juillet-août 2014), le Saint-Père n’avait pas paru faire grand cas des 5000 morts palestiniens. Des 72 israéliens déjà plus, puisque le 30 juin au soir – le jour même de la découverte des trois corps d’ados juifs au nord d’Hébron qui allait enclencher la boucherie qu’on sait –, le pape avait tenu à communiquer son émoi : « La nouvelle du meurtre des trois jeunes Israéliens est terrible et dramatique. L’assassinat de personnes innocentes est toujours un crime inacceptable et exécrable ». Et puis plus rien.
     Bon, d’aucuns me diront que j’exagère, que François a quand même évoqué la situation proche-orientale dimanche après le Regina Coeli… C’est vrai. Il y a quatre jours, de la fenêtre du palais apostolique, le pape a confié qu’il suivait les événements de Jérusalem « avec une inquiétude particulière » :
     –  Je prie pour que la ville soit un lieu de rencontre et non de violents affrontements, un lieu de prière et de paix. J’invite tout le monde à trouver des solutions partagées afin que l’identité multireligieuse et multiculturelle de la ville sainte soit respectée, et que la fraternité puisse prévaloir. La violence ne génère que la violence, que cessent les affrontements !
     Et voilà. Peut-on moins manger de pain ?… Renvoyés dos à dos, légions blindées israéliennes et Palestiniens en haillons ! On arrête ici l’escalade, la vengeance ne mène à rien, on pose les Uzi, les lance-pierres, et tout le monde fait la paix ! La paix ? Quelle paix ?… Il sait, le pape, à quoi ressemble la « paix » pour les Palestiniens ?… On ne va quand même pas lui apprendre que dans un territoire occupé, dans un contexte d’asservissement institué et de domination coloniale, la paix s’obtient toujours au détriment de l’opprimé !… En plus il connaît la région, enfin ! Il a donc oublié à quoi ressemble le statu quo proche-oriental ? Allez, un court paragraphe de rappel :
     Une centaine de Palestiniens tués chaque année par les forces israéliennes, deux fois plus de logements détruits, des milliers d’arrestations, des centaines de milliers de colons juifs en territoire cisjordanien, plus d’une attaque par jour contre des propriétés ou des commerces arabes, des contrôles systématiques et des blocages arbitraires à chaque check-points, des humiliations, intimidations, injures et menaces quotidiennes, des interdictions surprises de se déplacer à l’intérieur du pays (et d’en sortir, n’en parlons pas – ou d’y rentrer pour les millions de réfugiés répartis partout à l’entour)… Et je n’évoque que le West Bank ! Pas la peine de s’étendre sur la journée gazaouie type.
     La voilà, la Pax Israelia, celle à laquelle le vicaire du Christ voudrait tant que chacun revienne ! Eh bien, non ! « Nulla justitia, nulla pax ! » Il l’a donc oublié, ça, l’ex-archevêque de Buenos Aires ? C’est pourtant vieux comme Pharaon, enfin ! Et pas besoin de ressortir son Bloy, son Dosto ou son Chesterton (tous trois si prometteusement cités dans la première année de son pontificat) pour s’en souvenir et s’en convaincre… Même l’abbé Pierre (dont on a tant répété que François était l’héritier…) ne vociférait pas autre chose quand il jetait à toutes les « bonnes figures » se disant « pour la paix » que c’étaient eux : « les vrais violents » ! Que le pape se retape les mots tubesques du vieux « castor méditatif » (oui, c’est le nom de totem qu’a reçu le tout jeune scout Henri Grouès en 1926…), et qu’il les balance à son tour (et à sa sauce) un dimanche matin place Saint-Pierre au parterre de dévots en liesse :
     – Et quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits-enfants, avec votre bonne conscience… Au regard de Dieu, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients que n’en aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir !
     Buzz assuré ! Et quelle juste et bonne stratégie ce serait du point de vue de François en soi !… Car il en marquerait, des points d’éternité, à désembourgeoiser l’Église ! Hélas, on en est loin. Et ce n’est pas sa dernière encyclique qui va nous faire reprendre espoir… Fratelli Tutti… Bouillie de guimauves dans laquelle François convie sirupeusement le lecteur à s’ouvrir davantage à l’autre, à oser le partage, l’écoute, à s’épanouir par le dialogue, à dilater son cœur dans la fraternité… Ô souverains poncifs ! Deux-cents pages d’évasive harangue contre l’exclusion, la guerre, l’égoïsme, l’indifférence, la violence… Et évidemment sans ne jamais citer personne ! Car c’est bien là le hic du pape : on ne sait jamais de qui il parle. Rien de mieux pour mettre tout le monde d’accord ! Du coup forcément, n’importe qui peut applaudir… Tu m’étonnes que même Mélenchon la trouve super, l’encyclique de François : « Ses mots ressemblent assez aux miens pour que j’en sois ému »

     Bref, un vaste et vague appel à la grande paix universelle, et sans donner nulle part le moindre cas concret. Ou presque !… Car à la page 176 (je l’ai lu mot à mot, son atterrant pensum !), le pape enfin semble poser ses saintes couilles sur la table, nous faisant miroiter un exemple réel, solide, précis…
     Voilà une demi-page qu’il nous cause de la mémoire, du pardon et de la réconciliation… François y souligne d’abord que « la réconciliation est un fait personnel », et que « personne ne peut l’imposer à l’ensemble d’une société »… « Il n’est pas possible de décréter une “réconciliation” générale en prétendant refermer par décret les blessures ou couvrir les injustices d’un manteau d’oubli. Qui peut s’arroger le droit de pardonner au nom des autres ? » Pas faux. Et même très vrai !… Et juste après : « Dans tous les cas, ce qui ne doit jamais être proposé, c’est l’oubli. » Ah ! Exact itou ! Bravo ! Et à quelle rancœur tenace et légitime le Saint-Père pense-t-il alors ? À quelle juste fureur, à quelle soif justicière fait-il donc allusion ? C’est qu’il y en a pléthore, des peuples martyrs inconsolés à qui on ordonne de se taire !… Lequel le pape François a-t-il en tête en rédigeant ces lignes ?… Allez, réponse dans son paragraphe suivante :
     « La Shoah ne doit pas être oubliée. Elle est le symbole du point où peut arriver la méchanceté de l’homme quand, fomentée par de fausses idéologies, il oublie la dignité fondamentale de chaque personne qui mérite un respect absolu quel que soit le peuple auquel elle appartient et la religion qu’elle professe. »
     Aïe, la vilaine chute !… En 2020, le pape François, dévoilant d’un grand coup ses appétits de pacificateur prodigue et sans frontières, ne trouve donc rien d’autre que la Shoah pour symboliser la « méchanceté de l’homme » ! Car c’est bien la seule occurrence historico-politique qu’il lâchera de tout le bouquin ! À croire que pour lui aussi, les Juifs seuls ont le droit de ne pas oublier. Quant aux autres, ils n’ont qu’à pardonner, se réconcilier, faire la paix, passer à autre chose, enfin, puisqu’après tout, « la violence ne génère que la violence », on a compris ! Tenez-le-vous pour dit (ou plutôt pour non-dit…), intifadistes et autres factieux du siècle en cours !… Le pape ne parle pas de vous, vos colères ne sont pas les siennes.
     Et dire que malgré ça, tous les tribuns nationaleux arrivent quand même à taxer le Saint-Père d’inconséquence musulmaniaque, de gâtisme islamo-gauchiste… François reste suspect pour eux, et son encyclique leur a tout l’air d’un plaidoyer ethno-maso !… Ils l’accusent de complaisance pro-migratoire, de déférence islamisante… Zemmour martèle qu’avec François, la sainte Église s’offre en pâture à l’essaim des grands remplaçants, qu’elle prête le flanc du Christ aux ennemis de la Vieille Europe… On connaît. Huit ans que ces rageux « souverainistes » reprochent au pape sa clémence suicidaire, sa bonhommie idiote utile, ses déclarations trop coulantes, trop conciliantes, trop accommodantes envers l’islam !… Et évidemment, ces abrutis sont les seuls cathos à lui rentrer dans la gueule, tout ça parce qu’ils ne le trouvent pas assez ferme envers les jihadistes en germe ! Pas assez ferme, le pape François ? Continuons.

     Pour étoffer encore un peu son Fratelli concon, le pape a choisi comme fil rouge la parabole du Bon Samaritain… Très bien. Il nous rappelle que par cet enseignement, le Christ nous exhorte à nous faire le prochain de celui qui souffre, fût-il d’une religion adverse… Car en effet, la parabole rapporte qu’après que sont passés tout droit un prêtre et un lévite (tous deux Israélites), c’est un Samaritain (originaire de Samarie, région hostile au judaïsme) qui vient en aide au Juif blessé par des brigands et gisant au bord de la route. C’est le Samaritain qui soigne le Juif, c’est lui qui bande ses plaies, qui le porte à l’hôtellerie, paye sa couche, revient le lendemain pour savoir s’il va mieux… Moralité du pape : agissons de même et comportons-nous tous en bons Samaritains, ne regardons pas de quelle religion est l’homme qui a mal, aidons-le quoi qu’il nous en coûte et compatissons aux douleurs de chacun !… Il est révolu, le temps où le prochain du Juif ne pouvait qu’être Juif : le Christ a universalisé le précepte et la Nouvelle alliance nous a tous rendus frères (« fratelli tutti ») par-delà les clivages de foi, de race ou de nation !
     Sur sa quatrième, on lit que l’encyclique est bien sûr à l’usage de « tous les hommes et femmes de bonne volonté qui peuplent la terre ». Mais c’est quand même à ses fidèles que le chef des cathos s’adresse en premier lieu : le pape enjoint donc les baptisés à faire montre de bienveillance et de charité envers l’humanité entière, à venir au secours de tous, même à celui des non-chrétiens, et à aimer comme soi-même le premier malheureux venu. C’est ce qu’a fait le Bon Samaritain auprès du Juif abandonné, c’est ce qu’exige de nous le Christ, et c’est ce que nous redit le pape. Et encore une fois : rien à reprocher au choix de cette parabole pour guider son propos ! François a très bien fait d’opter pour ce verset assurément de circonstance, vraiment.
Mais !… Mais qu’en est-il au juste de sa façon à lui de la mettre en pratique, cette instruction christique ? L’a-t-on vu se pencher sur l’homme blessé sans regarder sa religion ? A-t-il accordé la primeur de son secours au plus meurtri avant de s’enquérir du bien-être des siens ? A-t-il laissé passer le pauvre devant le chrétien ?… Voyons un peu…

Et combien elle s’explique, leur haine à tous contre les peuples qui portent le nom de chrétiens ; comment ne sentiraient-ils pas que, d’une façon ouverte ou sournoise, ces peuples-là, dans le fond, s’entendent pour les supprimer ?

 Pierre Loti, Turquie agonisante

     C’est le mercredi 13 mars 2013 que Bergoglio devint François. On s’en souvient bien… Il disait que les cardinaux étaient allés le chercher « alla fine del mondo » (qu’au passage tout le monde traduit toujours sur un plan spatial – « au bout du monde » – et jamais temporel…), et déjà les plus patentés experts en papauté voyaient dans son pontificat la promesse de bien des « surprises »… Et il y en eut effectivement, et d’assez bonnes quelquefois ! Mais ne dérivons pas et restons concentrés sur notre parabole… Qui incarnait le Juif blessé et qui donc étaient les brigands, ce printemps-là ?
     Mars 2013… Le jour de l’élection de François, ça fait tout juste deux ans que la Syrie a pris feu. Deux ans que dans le sillage de leurs inspirateurs tunisiens et égyptiens (et même libyens), les émeutiers syriens se sont résolus eux-aussi à déboulonner leur souverain bourreau… Mais c’est long, très long, et la répression bat son plein de sang rebelle, massacrant, déchiquetant, broyant, pulvérisant par milliers les insoumis (ou tous ceux soupçonnés de l’être), exécutant quiconque (médecin compris) leur porterait secours, bombardant les hôpitaux, les lieux d’approvisionnement, assiégeant et affamant des villes entières, postant des snipers à chaque carrefour, écrouant hommes, femmes et enfants dans les geôles du régime pour des mois d’isolement, de tortures et de viols en cascade… La férocité du « système el-Assad » (que les Syriens connaissent depuis longtemps) est à son comble, et les frappes loyalistes redoublent de jour en jour, atteignant des ampleurs inouïes pour faire passer aux foules le goût de la défiance anti-Bachar.
     Mais malgré cette politique de terreur et de terre brûlée (ou plutôt grâce à elle…), les rangs insurgés continuent de gonfler et l’armée peine à les contenir… Damas est aux abois. En plus, les désertions de militaires se multiplient : des milliers de soldats rejoignent les factions rebelles, et Bachar doit compter sur les renforts chiites de l’Iran et du Hezbollah pour contenir son peuple en révolte. Et celui-ci d’ailleurs tient bon malgré l’imposant arsenal déployé par les soutiens du potentat baasiste… Une leçon de résistance active ! Et quelles prouesses, quelle ingéniosité dans l’organisation rebelle !… C’est que les Syriens ont vite compris que leur « printemps arabe » à eux risquait de durer des années… C’est donc tout un système d’auto-gestion qu’il leur fallut élaborer, et ça marche !… Enfin, jusque-là… Car l’hallali de l’Alaouite n’est pas encore près de sonner, et les milices irano-hezbolliennes qui affluent au secours de Bachar commencent quand même à les faire fléchir peu à peu. Oui, en ce début 2013, les rebelles eux-aussi auraient bien besoin d’un soutien extérieur solide !
     Hélas pour eux, de ce côté-là ça se tâte. Les chantres de l’interventionnisme d’usage piétinent… Pour l’heure, quelques pays (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne…) assistent de loin les rebelles de l’Armée syrienne libre, leur faisant parvenir des aides médicales, logistiques, militaires… Mais ça reste maigre. Il faut dire qu’Obama est en plein deal sur le nucléaire iranien, et ça l’emmerderait de se refoutre tous les mollahs à dos ! En plus, et malgré la modicité de cet appui occidental, des voix commencent déjà à s’élever sérieusement contre la volonté de certains de fournir en armes les mutins musulmans. C’est que beaucoup les trouvent pour le moins louches, ces « Syriens libres »… On les a quand même vus combattre aux côtés de radicalisés notoires, voire carrément de salafistes authentifiés… Même des jihadistes d’al-Nosra ! Et on raconte qu’ils mettent leur matos en commun pendant certains assauts… Alors forcément, ça la fout de plus en plus mal de voir des recrues d’al-Qaïda partir aux fronts avec des flingues américains ! Eh, c’est qu’elle ratisse large, la rébellion syrienne ! Il n’y a pas que les modérés progressistes et démocratisables de l’ASL dans le lot des révoltés ! Alors évidemment, les Occidentaux se contiennent, craignant que leur appui ne serve aussi aux frondeurs ben-ladenisés.
     Et s’il n’y avait qu’al-Nosra ! Mais voilà que ce 9 avril 2013, un autre groupe d’insurgés s’invite encore dans la fournaise syrienne… Il vient tout droit d’Irak, où il a fait pas mal de schproum anti-US depuis sa création en 2006… Son chef s’appelle Abou Bakr al-Baghdadi, et cet ex-al-qaïdiste compte parmi les plus acharnés combattants de la guerre civile post-Saddam. Détenu pendant dix mois (en 2004) dans les geôles bushistes, cet « enfant des tortures d’Abou Grahib » (Moody Mohamedou dixit) fulmine de rage vengeresse contre (dans l’ordre) les Occidentaux qui ont détruit l’Irak, les chiites qui leur ont facilité le boulot, et tous les oppresseurs de sunnites dans le monde qui ont tiré profit de cette « guerre contre le terrorisme ».
     Et désormais, Baghdadi et ses hommes étendent donc leur champ d’action aux confins du Levant et plantent l’étendard noir sur le terrain syrien : l’État islamique d’Irak entre à son tour au vrai royaume des enfants de Cham : c’est Daech ! Et l’Occident comprend déjà que ces soldats pétris de foi et déterminés au martyre seront plus redoutables encore que tous les autres clans rebelles (y compris al-Nosra, avec qui Daech finit de rompre complètement ses liens)… Décidément, cette révolution commence à sentir mauvais, et les Américains en tête préfèrent ne pas trop s’en mêler tout en continuant de « condamner » les exactions du régime et de dépanner l’ASL (de moins en moins, d’ailleurs…), en attendant de voir comment ça évolue.
     Puis le 21 août 2013, gros coup d’accélérateur : Bachar dégomme la Ghouta au gaz sarin : 2000 morts ! Cette fois-ci, la « communauté internationale » s’indigne pour de bon !… « On avait dit “pas d’arme chimique”, putain ! Il a redépassé les bornes, ce boucher buté d’el-Assad ! À l’assaut ! Prenons part au conflit et aidons les rebelles à crever cette ordure. Tant pis si ça profite aussi aux islamistes. L’essentiel, c’est que Bachar se barre ! »

     Mais certains sont plus timorés… Intervenir, vraiment ? Faire la guerre à Bachar ?… Et en chef de file des autorités réfractaires : le pape François ! Du haut de sa tribune pontificale, sa sainteté se braque et s’oppose frontalement à la moindre opération étrangère en Syrie :
     – Que s’élève fortement sur toute la terre le cri de la paix !
     Et le Saint-Père d’appeler « les 1,2 milliards de catholiques, les autres chrétiens, les fidèles des autres religions et les athées à se rassembler contre la guerre en Syrie ! » Dans sa lancée tonitruante, l’évêque de Rome envoie une lettre à Vladimir Poutine, président du G20 cette année-là, et à tous les dirigeants du « groupe » réunis à Saint-Pétersbourg début septembre, les implorant « du fond du cœur » d’abandonner « la poursuite futile d’une solution militaire » ! Et pour appuyer sa supplique, François organise une journée de jeûne et de prière le 7 septembre place Saint-Pierre ! 50’000 personnes présentes ! Ah, il ne lésine pas, le nouveau pape ! En voilà un qui est contre la guerre et qui ne transigera pas !
     Enfin, « contre la guerre »… « Contre la guerre » ou « pour Bachar » ?… Forcément, la question se pose quand on sait l’écheveau de liens qui unissent le régime à tous les évêchés syriens… Et on comprend bien que cette révolution a de quoi faire flipper pas mal de dignitaires chrétiens dans le pays !… C’est qu’ils l’ont assez rabâché que pour eux, Bachar a toujours été un rempart contre l’islamisme, que sa « laïcité » leur garantit de pouvoir vivre leur foi en toute quiétude, que depuis tant de décennies le régime el-Assad les protège, les bichonne, les choie… Et voilà qu’à présent, on parle de faire tomber le précieux dictateur ? Et leurs privilèges, alors ? Leur confort de kouffar ?… Ils voient déjà les petits papiers de Bachar s’envoler en fumée si la coalition parvient à renverser Damas. Et ce serait une tragédie pour ces fameux « chrétiens d’Orient » auxquels tout un pan de presse affolée commence à tresser des louanges éperdues et suspectes…
     Ainsi selon certains : en refusant la guerre, le pape choisit Bachar pour permettre aux chrétiens de Syrie de bénéficier encore des faveurs du régime. Ça se tient. Déjà dans sa préface aux Grands cimetières de Bernanos (1938), Del Castillo parlait de cette « papauté engluée dans ses calculs tactiques »… Possible qu’elle s’y débatte encore. Mais d’autres préfèrent voir chez François un pacifisme de principe, une hostilité générale envers toute espèce d’ingérence, toute embardée militariste, tout déploiement armé, tout bombardement, qu’importent la cible et les enjeux. À suivre…
     Quoi qu’il en soit, sa prière fut exaucée puisqu’à la surprise de beaucoup et à la toute dernière minute, Obama renonce à frapper le régime. Bachar peut souffler, l’intervention n’aura pas lieu ! Et que les rebelles se démerdent.
     À quelques semaines de là, c’est pour remercier le pape que le lundi 25 novembre, dans l’après-midi, Vladimir Poutine – dont le soutien à Bachar déjà ne fait plus aucun pli – se rend au Vatican, radieux… Le chef russe reconnaît et fait savoir que la lettre que François a fait parvenir au G20 début septembre lui a été « utile »… Son fidèle Assad a eu chaud, merci Saint-Père d’avoir prié (et de vous être mouillé) pour lui !
     D’ailleurs, le soulagé Bachar aussi tient à lui dire merci, au pape. Un mois plus tard encore, le 28 décembre, il lui fera parvenir une lettre par l’entremise d’une délégation syrienne reçue à Rome… Dans sa missive, Bachar rend grâce à son bienfaiteur et lui confirme que l’avenir de son pays doit passer par « un dialogue national entre les Syriens, sans interférences étrangères, car le peuple syrien est seul maître de son destin, et il est le seul à choisir sa direction. » L’autocrate alaouite y rappelle également qu’il reste déterminé à « exercer son droit à défendre tous ses citoyens, quelles que soient leurs confessions, contre les crimes commis par les bandes takfiries qui s’attaquent à leurs maisons, à leurs lieux de culte et à leurs quartiers ». Enfin, le président syrien se plaint à sa sainteté du « soutien militaire, logistique et matériel fourni aux terroristes par des pays voisins ».
     Les « bandes takfiries », les « terroristes », les « pays voisins »… Rhétorique officielle archi-rôdée déjà en cette fin 2013 et que Bachar sert au Saint-Père comme au plus dernier des dupés.

     Finalement, la révolution syrienne aura accompagné tout le pontificat de François. Chacun de ses rebondissements aura marqué son règne, le contraignant à se positionner et à se révéler chaque année davantage. Restons donc attentifs au déroulé de cette guerre (qui dure encore) et voyons comment le Saint-Père et son « bon-samaritanisme » y réagirent au cours des ans…
     2014 !… Six mois s’écoulent, et c’est le revers sismique du 29 juin… L’adjoint d’Abou Bakr al-Baghadi proclame le rétablissement du califat ! Daech sort de ses derniers gonds et devient l’État islamique, sans restriction territoriale ! Oui, l’ÉI est né, et le nouveau calife al-Baghadi promet un retour de flamme exemplaire contre tous les ennemis de l’islam véritable !… L’heure du châtiment a sonné et c’est depuis la Grande Mosquée al-Nouri de Mossoul qu’il appelle tous les musulmans à le rejoindre pour reprendre leurs terres et venger les sunnites d’Irak, de Syrie et de partout dans le monde !… Monde, d’ailleurs, qui n’en mène pas large… Tous les « spécialistes » ahuris assistent à ce coup de théâtre formidable ! Eh oui, voilà ce qui arrive quand on laisse crever son prochain en charpie au bord de la route : il finit par se remettre debout tout seul et par aller se faire justice en bravant les brigands qui l’ont laissé pour mort !
     Déjà des dizaines de milliers d’hommes (et de femmes !) prêtent allégeance à Baghdadi, et l’État islamique se révèle aussitôt comme l’incontestable fer de lance de la révolution syrienne. Son essor bouleverse tout, et les autres groupes rebelles ont soudain l’air assez falots devant cette nouvelle hydre furieuse et intraitable qui écrase dans sa course tous ceux qui ne se rangent pas sous sa bannière. C’est que l’ÉI ne pactise pas : aucun « ennemi commun » qui tienne, aucune « alliance de circonstance » !… Pour le coup, la sentence christo-bushienne semble taillée à sa mesure : qui n’est pas avec lui est contre lui ! Baghdadi n’en a rien à foutre de faire tomber Bachar si c’est pour qu’à sa place soit couronné un énième pantin criminel homologué par l’Occident ! Non, il faut viser plus haut, plus grand, plus beau : mettre à bas les frontières que des nations chrétiennes (l’Angleterre et la France) ont tracées au Moyen-Orient après le dépeçage de l’Empire ottoman, récupérer des mains des États coloniaux (ou de celles des régimes qui leur ont succédé en restant à leur solde) les territoires sacrés confisqués à l’oumma, s’émanciper enfin du joug impérialiste, de la domination des croisés déloyaux, faire résonner partout le cri de ralliement des musulmans brimés par la marche du monde et rendre au saint islam la place d’honneur qui lui revient : ce sera le califat ou rien !
     Alors évidemment, durant tout l’été, ça se réchauffe pas mal dans le camp interventionniste… Il n’est bien entendu plus question de s’en prendre à Bachar (ô dernier bastion de la laïcité !), mais au contraire de l’aider à se débarrasser de ce nouvel ennemi qui semble ne pas vouloir s’arrêter à Damas !… Déjà qu’en Irak, le califat de Baghdadi paraît de plus en plus irrassasiable, reconquérant des villes (Daech avait déjà remis la main sur Falloujah et sur Mossoul, ces deux prises américaines majeures de 2004…) et des provinces entières aux troupes gouvernementales chiites… On voit les yézidies et les chrétiens s’enfuir devant la déferlante des soldats de l’ÉI !… À Kerbala, le vieil al-Sistani (on y reviendra) appelle tous les Irakiens à s’unir contre ces hordes de sunnites sauvages ! Et en Syrie, les gouvernorats de Raqqa et de Deir ez-Zor leur sont d’ores et déjà intégralement acquis ! Les bases du régime tombent les unes après les autres sous les assauts du califat qui continue – à la barbe des douaniers turcs – d’être rejoint par des fidèles du monde entier !
     Branle-bas chez les Occidentaux !… Il faut arrêter ça tout de suite ! Et les autres rebelles, on les lâche pour de bon ? Oui, c’est fini pour eux, la révolution. Ils étaient bien sympas, les petits gars de l’ASL, mais ils doivent comprendre que ça devient sérieux, là. Un nouveau « califat islamique », rien que ça !… Non, impensable. Allez, sus à l’ÉI ! Aux armes !
     Résultat : le 8 août 2014, dans le Kurdistan irakien, près d’Erbil, Obama lance ses premières frappes contre l’État islamique. L’Amérique mène le bal, et ce sont vingt-deux pays coalisés qui entrent dans la danse pour « en finir avec le terrorisme ». La guerre est déclarée.

     À dix jours de là, dans l’avion qui le ramène de Séoul à Rome, le pape François est en pleine conférence de presse… Le Saint-Père rentre de Corée et parle tendrement de son séjour quand un journaliste le lance sur l’intervention d’Obama…
     – Sainteté, comme vous le savez, les États-Unis ont commencé à bombarder les terroristes en Irak pour prévenir un génocide, pour protéger les minorités – je pense notamment aux catholiques. Approuvez-vous ces frappes américaines ? Réponse de sa sainteté :
     – Merci de votre question si claire. Dans les cas où il y a une agression injuste, je peux seulement dire qu’il est licite d’arrêter l’agresseur injuste. Mais je souligne le verbe « arrêter » ! Je ne dis pas « bombarder » ou « faire la guerre »… Je dis l’arrêter ! Les moyens par lesquels on peut l’arrêter devront être évalués. Mais arrêter l’agresseur injuste est licite…
     « Merci de votre réponse pas claire du tout » aurait-on aimé que l’intervenant rétorquât. Bref : le pape reste bien au sec… L’axe du Saint-Siège est pourtant sans mystère : pour éviter l’exode à ses chrétiens d’Orient, il faudra bien que la coalition bombarde les jihadistes !… Mais puisque ça emmerde François d’applaudir à ces frappes tout juste un an après son appel à la paix, il préfère jouer au con et sur les mots… Car évidemment, ce qu’il appelle « arrêter l’agresseur injuste » revient ici à valider ouvertement l’intervention armée américaine contre des milliers de musulmans bien décidés à reprendre leurs terres et à vivre chez eux selon leurs propres lois.
     Et le Saint-Père terminera sa réponse par ce trait très peu commenté :
     – Arrêter l’agresseur injuste est un droit de l’humanité, mais aussi un droit de l’agresseur : celui d’être arrêté pour ne pas faire le mal.
     Ainsi, on arrête l’agresseur pour le préserver de la faute qu’il pourrait commettre, pour le soustraire à son péché futur… Formule théologiquement subtile mais réversible en diable, bien sûr !… C’est que les combattants de Baghdadi pourraient très bien s’en réclamer en ruant sur les peshmergas ou les soudards d’al-Maliki :
     – C’est pour vous éviter de sombrer plus profondément encore dans les affres de la trahison, de la collaboration et de l’apostasie qu’on veut vous « arrêter » ! Que vos âmes nous en sachent gré, on leur évite ainsi d’être damnées davantage !
     En tout cas, c’est acté à partir de ce 18 août 2014, et France 24 résume ainsi la position de Rome : « Contre toute attente, le pape s’est prononcé en faveur d’une action collective en Irak dans le but de stopper les jihadistes de l’organisation de l’État islamique. » Et c’est ce même lundi 18 qu’à Raqqa, le journaliste freelance James Foley est décapité par le soldat du califat « Jihadi John » en réponse aux frappes d’Obama !
     La vidéo fait le tour du web, émoi planétaire… Et le Vatican aussi paraît s’en affliger, de cette mise à mort HD, puisque trois jours après, le pape appelle les parents de l’otage exécuté pour « les assurer de sa proximité dans ce moment d’épreuve ». Bien sûr, pas un mot du Saint-Père sur ce qui a pu motiver l’ÉI à étêter Foley l’Américain… Peut-être que les jihadistes aussi, par cet exemple, espéraient « arrêter l’agresseur injuste », non ?…
     Mais il n’en sera rien puisqu’au même moment, à Washington, un journaliste demande à Obama si l’assassinat de James Foley et les menaces proférées par l’ÉI contre d’autres reporters états-uniens vont l’incliner à suspendre ses frappes… Et le Président prix Nobel de répondre :
     – La seule question qui se pose est de savoir si nous allons les intensifier.

     Et c’est ce qui fut fait. Trois mois plus tard, des monceaux de décombres s’étalent sur toute la région désolée… Les bombardements quotidiens ont renchéri d’acharnement, et la Syrie aussi est visée désormais : les premières frappes américaines sont tombées du côté de Raqqa, de Deir ez-Zor et d’Hassaké dans la nuit du 22 au 23 septembre… Les avions de chasse de la coalition déchirent le ciel enfumé levantin, fauchant et décimant sous leur passage des centaines de civils terrés trop près des combattants (mais qu’est-ce qu’un « combattant » sinon un civil qui se défend ?)…
     Chaque jour, les tomahawks yankees réduisent en cendres des bastions dits « d’islamistes », et Bachar exulte de voir son peuple ainsi maté par les vengeurs de feu Foley ! Car c’est bien de ça qu’il s’agit, et on le lit de plus en plus… Par exemple dans Le Point, qui souligne que pour Obama, « l’effroyable assassinat du journaliste James Foley a de quoi faire passer au second plan les barils de TNT lancés quotidiennement par l’armée syrienne contre les quartiers rebelles d’Alep, tuant nombre de civils. » Et dans le même article : « En Syrie, le “choix terrible” se situe désormais entre Bachar el-Assad et les djihadistes. Or, à ce jeu-là, l’Occident préfère la dictature sanglante au chaos terroriste. »
     Oui, pour l’Amérique et ses suiveurs (la France en tête, c’est d’ailleurs Hollande le premier à avoir parlé de « choix terrible »), Bachar est résolument devenu « le rempart contre le chaos »… Que tous les chiffres officiels continuent de le rendre 150 fois plus meurtrier que l’ÉI n’y change rien : l’objectif assumé des vont-en-guerre est clair : exterminer l’ÉI par tous les moyens praticables (et du même coup anéantir les autres jihadistes sévissant dans la zone, en particulier les milices d’al-Nosra – c’est quand même des mecs qui ont prêté allégeance à al-Qaïda, et l’Amérique ne l’oublie pas !…).
     En somme, la guerre fait ses ravages durant ces mois d’automne et c’est le 30 novembre 2014 qu’on retrouve le Saint-Père en conférence de presse, toujours dans un avion (qu’est-ce qu’il en aura dit des conneries en plein ciel !), cette fois-ci rentrant d’Istanbul… Il y a rencontré le président Erdogan qui, depuis quelque temps, régulièrement dénonce « l’islamophobie » s’emparant, selon lui, de l’opinion occidentale… Justement, durant ce vol de retour, un journaliste demande au pape de s’exprimer sur cette présumée tendance montrée du doigt par le chef des Turcs… Et c’est par ce lieu commun complètement con que sa sainteté amorcera son consternant laïus :
     – Je crois sincèrement qu’on ne peut pas dire que tous les musulmans sont des terroristes.
     Si encore il avait ajouté que « tous les terroristes ne sont pas des musulmans », on aurait pu surprendre là l’infime ébauche d’un tout début de réflexion rudimentaire, mais non. Le pape préfère continuer en ânonnant ce qu’il a rétorqué au récent élu turc à propos de l’islamophobie et de l’ÉI :
     – J’ai dit au président : « Ce serait beau que tous les leaders musulmans – qu’ils soient leaders politiques, leaders religieux ou leaders universitaires – parlent clairement et condamnent ces actes, parce que cela aiderait la majorité du peuple musulman ». Cela a été ma réponse. Parce que nous avons tous besoin d’une condamnation mondiale, également de la part des musulmans !
     En clair, le Saint-Père a prié Erdogan de se joindre à l’infecte campagne anti-amalgamiste « Not in my name » qui tourne depuis fin septembre… Rappelons au passage qu’en cette même année 2014, Nabe, toujours dans Patience, remarquera très justement que jamais aucun « leaders » juifs ne fut sommé de se désolidariser de Tsahal ou de Netanyahou !… Not in my name : l’effroyable slogan traître et lâche à la fois que les pires laïcistes assassins intiment aux Arabes d’arborer afin de bien montrer que pour eux aussi, bons enfants de la modernité n’aspirant qu’à se fondre dans la tourbe occidentaliste, les jihadistes doivent mourir.
     Puis le pape poursuit sa logorrhée aérienne en abordant la question qui le taraude au plus haut chef : celle de la « christianophobie », ce fléau dont le monde ne s’émeut pas assez et que les soldats de l’ÉI font subir aux chrétiens rudoyés d’Orient…
     – Ils nous chassent, nous, chrétiens, du Moyen-Orient… Quelquefois, comme nous avons vu en Irak, dans la région de Mossoul, les chrétiens doivent s’en aller et tout laisser, ou payer la taxe, qui ensuite ne leur sert pas… C’est comme s’ils voulaient qu’il n’y ait plus de chrétiens, qu’il ne reste rien de chrétien dans cette région, c’est comme ça.
     Voilà, « c’est comme ça ». Les chrétiens doivent baluchonner et se mettre en chemin (mais ne mènent-il pas tous à Rome ?)… Et le pape ajoute que quand ce ne sont pas les terroristes qui les chassent, ça se fait « diplomatiquement », « avec des gants blancs » : la femme chrétienne mariée avec un étranger est poussée par certains États à aller le rejoindre chez lui, à « laisser libre sa maison »… Ô kyrielle de tracasseries !
     Car c’est vrai, le califat impose aux chrétiens de partir, d’aller voir ailleurs s’ils y sont (et Dieu sait s’ils y sont !)… Dur, dur… Mais doux Jésus, quel vertige d’indécence de ne parler que d’eux alors qu’au même moment et dans le même conflit, au seuil de la prison d’État de Saidnaya (ville à majorité chrétienne située à 30 kilomètres au nord de Damas), une centaine de « rebelles » sunnites (enfants compris…) sont accueillis, les yeux bandés, dans la vaste salle commune où va se célébrer leur « fête de bienvenue »… Immédiatement, les voilà tous allongés nus sur le sol et fouettés jusqu’au sang à coups de tiges de métal et de câbles électriques… C’est une pré-sélection, les plus faibles étant ainsi abattus dès leur arrivée. D’ailleurs, les gardiens demandent à chacun s’il a des problèmes de santé… Si c’est le cas, il est frappé à mort et part directement en fosse commune (à 200 mètres de la prison)… « Crise cardiaque ».
     C’est ensuite au sous-sol que ces nouveaux entrants rejoignent leurs prédécesseurs. Avant la guerre, l’usage était de les isoler pendant plusieurs semaines, chacun dans une des quarante-huit cellules souterraines que contient la prison. Mais le rendement carcéral ayant littéralement décuplé depuis trois ans (passant de 2000 à 20 000 réclusions simultanées), l’espace manque et ce sont désormais entre dix et quinze détenus qui se retrouvent amassés dans la même pièce de quatre mètres carrés. Parmi eux, si beaucoup sont des opposants appréhendés en pleine manif ou dénoncés par de soi-disant témoins, d’autres se sont fait arrêter sans motif connu, en pleine rue ou chez eux… Les miliciens d’Assad leur sont tombés dessus. Tout le monde connaît ça, en Syrie, l’ambition du régime consistant depuis des décennies à créer dans tout le pays une ambiance générale de terreur, un climat de crainte permanente et profonde…
     Pendant plusieurs mois, les prisonniers resteront ainsi entassés sous terre… Obscurité totale, froid glacial en hiver… Interdiction absolue de parler, de faire du bruit, de regarder les gardiens… De prier, encore moins ! Quiconque se fait surprendre à implorer Allah sera immédiatement puni.
     Et les jours passent… Aucune ventilation dans ces cellules surpeuplées. Une odeur rance stagne entre les murs… Un mélange d’humidité, de sang et de sueur… De semaine en semaine, les corps nus flétrissent, dévorés par les poux et par la maladie… Tuberculose, gale, gangrènes, diarrhées (qui se répandent au sol)… Hors de question de se plaindre : chacun sait ce qui l’attend s’il réclame un médicament, une couverture ou un vêtement. Il préfère encore mourir ici. D’ailleurs, on en entend certains se frapper la tête contre les murs pour en finir plus vite. Privations extrêmes, évidemment… Très rapidement, les effets de la soif se font sentir… Les lèvres des captifs se collent tellement qu’ils ne peuvent plus les séparer. Après trois jours, on leur apporte un bol d’eau à se partager dans le noir. Enfin, de dérisoires rations de nourriture (farine et boulgour) leur sont distribuées… Elles sont répandues à leurs pieds, mêlées aux ordures, à la merde, à la poussière… Parfois, le gardien oblige les prisonniers à se rouler dedans avant de pouvoir y goûter. D’autres fois encore, il jette des galettes de pain par terre et avertit que le premier qui y touchera devra l’accompagner à la salle de torture… De « torture » ?
     Oui, et tous y passeront. Durant ces longs mois au sous-sol, quotidiennement, des détenus sont emmenés à l’étage par les gardiens, menottés, les yeux toujours bandés… Arrivés dans une nouvelle pièce, leurs bandeaux sont généralement retirés pour quelques heures : ils découvrent alors l’horrifiant attirail dont chacun d’eux a entendu parler, ces instruments recouverts de lanières, de pointes de fer, de cordages, surtout de sang… Tout de suite, les prisonniers se font violer, ou par les gardiens eux-mêmes, ou par leurs codétenus contraints (menaces sur eux ou sur leurs proches : « baise ta fille ou on tue ton fils ! »)… Quelquefois sont introduits au fond des culs ou des vagins des bâtons à électrochoc, à la convenance des services de sécurité de l’État. Après quoi, des décharges sont envoyées sur tout le corps (les seins, la langue…) des détenus – notamment à l’aide de fils de fer reliés à une batterie de voiture. Pour les hommes, un pistolet à impulsion électrique propulse plusieurs dizaines de milliers de volts directement dans les testicules. Ensuite, avec une pince, plusieurs parmi les prisonniers se font sectionner un doigt, puis un autre… Des clous sont enfoncés dans leurs oreilles, dans leur poitrine et sous les ongles de leurs mains, de leurs pieds… Il arrive qu’à trop se tordre de douleur, un supplicié se brise une cheville… On le suspend alors au plafond par cette même cheville, pendant plusieurs heures, le rouant de coups jusqu’à le faire s’évanouir… Parfois il ne se réveille plus. « Crise cardiaque ». S’il reste conscient, il entend résonner les hurlements des salles voisines… Des cris aigus et continus d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieux… Que leur font-ils ? Il pense à la « chaise allemande » (le centre en dispose de nombreuses), ce siège par-dessus le court dossier duquel les bras du condamné sont tirés vers l’arrière, provoquant ainsi une extension extrême de la colonne qui, à son tour, entraîne d’abord une quasi-asphyxie, puis la fracture lente des vertèbres. Ou alors au « tapis volant », une planche en bois, cruciforme et pliable, sur laquelle l’homme (ou la femme ou l’enfant ou le vieux) est attaché dos contre terre… La planche se « referme » peu à peu comme un livre, de façon que le visage du prisonnier finisse par toucher ses jambes… Les ligaments du bassin se déchirent, les hanches se déboitent, les lombaires se délogent, les côtes craquent… « Crise cardiaque ». Mais ça pourrait aussi être le dulab, ce pneu de camion dans lequel la victime est maintenue entièrement immobile, recroquevillée, le front collé aux genoux, et la plante de ses pieds flagellée jusqu’à l’os à coups de câbles torsadés… Bref, les cris retentissent dans tout l’étage et se mêlent à ceux des autres condamnés réunis dans la pièce et que le détenu, qui convulse toujours au plafond, voit – à l’envers – se faire l’un après l’autre asperger par des flots d’huile ou d’eau bouillonnante… Sur ces corps, les gardiens fréquemment font aussi fondre des sacs en plastiques, ou alors les enduisent d’acide, ou encore les arrosent d’insecticide avant d’y mettre le feu. Déchaussages de toutes les dents, fractures et broyages des mains, des pieds, de la cage thoracique ou du crâne, estrapades (suspension du détenu par les bras attachés dans son dos provocant la dislocation des épaules), ingestion d’urines et de produits chimiques, suffocations, écartèlements, écorchements, crucifiements, sodomies et autres sévices intimes sanglants à renfort de matraques, de tessons de bouteille, de piques à brochette, ou de lames affilées… Humiliations, insultes, obligations d’injurier le Prophète, de glorifier Bachar… Sexes tranchés net, yeux perforés, nez, oreilles et lèvres découpés au rasoir, charbons ardents jetés sur les plaies béantes… Enfin, le prisonnier suspendu par son pied est détaché et s’effondre aussitôt au sol, dans un pleine marre de son sang. Puis tous sont ramenés dans leur cellule, où ils s’étalent de toute leur chair dépecée, de tous leurs nerfs à vif sur les corps suppurants des autres condamnés. Évidemment, beaucoup ne s’en relèvent pas… « Crise cardiaque ». Leurs cadavres restent là plusieurs jours à pourrir au milieu des vivants, puis ils sont évacués par les gardiens (aidés par d’autres détenus) et jetés dans la fosse ou le crématorium.
     Et c’est ainsi jour après jour, nuit après nuit… N’importe quand le bruit des bottes retentit et les gardiens – souvent soûls – viennent appeler par leurs noms tels détenus, sans qu’aucun ne puisse anticiper son heure. Personne ne sait quand ce sera à lui de remonter à l’étage, et cette appréhension constante participe de la folie qui envahit les prisonniers épouvantés, des psychoses qui les gagnent et en terrassent de plus en plus.
     Certains sont emmenés par les gardiens et reviennent moins d’une heure après, d’autres ne redescendent qu’au bout d’une semaine – quelques-uns passant plusieurs jours suspendus par les poignets (position du shabeh), seuls dans un cachot, les yeux bandés – et d’autres enfin ne reparaissent jamais. « Crise cardiaque » ?… Possible, mais il arrive qu’ils soient simplement libérés, sans procédure formelle ni explication… Ils sont renvoyés chez eux comme ils y ont été cueillis… Leur flagrant traumatisme servira au régime à refroidir les velléités contestataires de ceux qui croiseront leur route. L’effroi gagnera leur famille, leur quartier, leur village… Personne autour d’eux n’osera plus s’approcher d’un rassemblement, ni même parler contre Bachar – fût-ce en privé… Se laisser à penser du mal du président leur paraîtra trop dangereux ! Car c’est à ça que sert avant tout Saidnaya : à apprendre aux Syriens à vivre dans la peur, à les tétaniser par la terreur d’État. Comme le rapportera un réfugié miraculé : « La torture à Saidnaya n’a pas pour objectif de faire parler, mais de faire taire, et pour toujours. »
     Après ces premiers mois passés dans les sous-sols, ceux qui ont survécu remontent à la surface… Toujours pas de fenêtre dans ces nouvelles cellules, juste un judas grillagé donnant sur le couloir. Elles sont plus grandes (de 15 à 25 mètres carrés), mais on y empile jusqu’à 70 agonisants, leurs plaies et leurs abcès se collant les uns contre les autres… La promiscuité est suffocante, plusieurs perdent connaissance à force de manquer d’air… L’endroit de la pièce le plus éloigné de la porte est appelé « le coin de la mort », tant les condamnés sont nombreux à n’en pas revenir, asphyxiés par ce trop-plein de corps… Certains se font même volontairement remarquer pour que les gardiens les emmènent et qu’ils puissent ainsi respirer, la punition leur paraissant moins dure que cette étouffante et fiévreuse atmosphère pleine d’odeurs et de maladies.
     Tous sont debout, bien sûr. Un relai est organisé pour que chacun se retrouve à tour de rôle à proximité d’un des murs, afin de pouvoir s’y appuyer et dormir pendant deux-trois heures. À force de ne jamais s’asseoir, les jambes des condamnés enflent, noircissent et se décomposent… Des lambeaux de peaux pendent et se détachent, des trous apparaissent dans les membres rongés…
     Dans chacune de ces cellules est nommé un « shawish », ou prisonnier responsable… C’est lui qui se tient au plus près de la porte, et c’est avec lui seul que traitent les gardiens… C’est le shawish, par exemple, qui reçoit la dizaine de pommes-de-terre ou d’œufs à partager entre tous… Il parvient souvent à s’octroyer une part plus importante que ceux du fond de la pièce, c’est l’avantage de son statut      « privilégié ». L’inconvénient, c’est que c’est également lui qui est en charge de désigner ceux qui se sont mal comportés (qui ont parlé, qui ont bougé, qui ont gémi…)… Et s’il ne dénonce personne, alors c’est lui que les gardiens emmèneront pour l’empaler, le scarifier, lui arracher les ongles ou dévider ses tripes.
     Mais si les tortures « punitives » se poursuivent, désormais des aveux sont également extorqués au cours de la séance… Et les supplices sur le détenu ou sur ses proches s’intensifient encore jusqu’à ce que quelqu’un se résolve à avouer enfin… Mais à avouer quoi ? Beaucoup parmi eux ignorent complètement ce qui leur est reproché (pour autant que quelque chose le soit !)… Ils doivent cependant reconnaître qu’ils ont défilé dans la rue, qu’ils ont utilisé des armes, qu’ils ont aidé des terroristes, ils doivent lâcher des noms, témoigner contre tel inconnu, jurer sur le Coran qu’ils l’ont entendu dire que Bachar torturait son peuple…
     Et ces « aveux » finiront sur la table du « tribunal militaire opérationnel », dans ce bâtiment blanc à une centaine de mètres du site principal, où ce qui reste du prévenu, les yeux bandés, sera très sommairement jugé sur la base de ses déclarations… C’est le verdict « officiel » qui tombe, ratifié par l’empreinte digitale du condamné (qui ne voit rien évidemment)… Celui-ci n’est pas informé de la sentence. Souvent, on lui fait miroiter un transfert dans un autre centre, dans une prison civile, voire une libération par suite d’un échange de prisonnier… Puis il est conduit (toujours à l’aveugle) sur une plateforme élevée à un mètre du sol… Un gardien lui passe la corde au cou (c’est à ce moment-là qu’il comprend…) et le jette enfin dans le vide. Les prisonniers les plus lourds meurent sur le coup. Les autres (forcément, certains adultes ne pèsent plus qu’une trentaine de kilos…) restent ainsi pendus pendant dix à quinze minutes… Après quoi des assistants de l’officier en charge viennent tirer leur corps vers le bas pour leur casser la nuque. Ce sont entre vingt et cinquante pendaisons qui ont lieu en même temps, habituellement le lundi et le mercredi. Chaque semaine. Entre le début de la révolution et cette fin novembre 2014, plus de dix-mille « opposants » y sont morts pendus. Et plus encore de « crises cardiaques ».
     Tous les Syriens connaissent la prison de Saidnaya. Cette prison et toutes les autres, dont la très fameuse de Palmyre (alias « Tadmor », l’on ne peut mieux nommée), que l’ÉI détruira en fin mai 2015… En dix ans, ce sont un demi-million de « rebelles » sunnites qui seront passés par les geôles du régime, certains y restant des années… Plus de 60 000 « crises cardiaques » !
     Bien sûr, lors d’une interview à Russia Today, Bachar balaya d’un revers tout ce que je viens d’écrire. Et plus tard, dans un entretien accordé à Europe 1, il ajoutera même :
     – Sommes-nous des sadiques ?… Pourquoi torturerions-nous ? Dans quel but ?… Pour obtenir des informations ? Nous avons toutes les informations qu’il nous faut, donc nous ne recourons pas à la torture. Ça ne fait pas partie de notre politique.
     Alors que s’il est quelqu’un pour qui Saidnaya ne fait aucun mystère, quelqu’un qui en connaît tous les méandres, tous les couloirs, les replis et les oubliettes, quelqu’un qui sait tous les supplices perpétrés dans cette prison d’État subordonnée au ministère de la Défense, c’est évidemment lui, le président Assad, ce rempart contre l’obscurantisme, ce moindre mal à protéger de la barbarie islamiste, cet éternel ami des malheureux chrétiens d’Orient obligés de déménager

     Une année encore se déroule, durant laquelle le pape se fait discret sur le Moyen-Orient, tout occupé qu’il est à promouvoir son encyclique écolo best-seller Laudato si…  Et cependant qu’il prêche pour que soit préservée notre « maison commune », comme il dit, les bombardements vont s’amplifiant sur celles des milliers de syriens pris sous les frappes coalisées… De son côté, l’armada damascène – escortée par la harde hezbollo-iranienne – fauche à tout-va chaque parcelle du pays soupçonnée de n’être pas parfaitement acquise à la cause du régime… Pris entre tous ces feux croisés, l’ÉI commence à perdre peu à peu le nord syrien (Kobané, Hassaké, Aïn Issa, Sarrine…), parvenant néanmoins à s’emparer de plusieurs nouvelles villes aux environs de Homs… Mais les soldats du califat sont en réelle difficulté, notamment contre les Kurdes qui bénéficient du soutien sans faille d’Obama et de ses alliés…
     En plus, le 30 septembre de cette année 2015, un nouvel acteur – et de premier plan ! – est entré dans le jeu de massacre syrien : Poutine a répondu à l’appel de Bachar ! Et pour le coup, aucune ambiguïté dans l’intervention russe : l’objectif du Kremlin est clair : il faut sauver le despote Assad, qu’importe sa criminalité notoire !… Alors que l’Amérique continue de biaiser en disant que le sien est avant tout de « combattre l’ÉI »… Évidemment sur le terrain, la nuance n’est pas évidente pour les millions de Syriens qui voient passer au-dessus d’eux des bombardiers lancés de tous les continents.
     En tout cas, cette intervention des Russes (de loin la plus massive, la plus technologique et la plus meurtrière de toutes) va permettre à Bachar de reprendre l’avantage, lui qui commençait à sérieusement perdre pied en ce début d’automne malgré le concours écrasant des plus puissantes armées du monde. Il était temps pour lui que Poutine entrât dans la ronde ! Deus ex Moskova ! « Assad, acculé, a reçu l’appui de l’aviation russe ! » se réjouit Zemmour au micro d’Yves Calvi… C’est drôle : c’est souvent ceux qui acculent les autres qu’on traite d’acculés. Il faut dire qu’en face, et malgré quelques pertes notables, les légions de l’ÉI font fort : tenir tête à la fois à la Russie, donc, mais aussi à l’armée syrienne, aux Iraniens, au Hezbollah, aux États-Unis, aux Émiratis, aux Anglais, aux Français, aux Saoudiens, aux Australiens, aux Canadiens, aux Bahreïniens, aux Belges, aux Danois, aux Marocains, aux Jordaniens, aux Hollandais, aux Qataris… Pour ne rien dire des luttes inter-rebelles contre al-Nosra, l’ASL, Khorassan, Jound al-Aqsa, Jaych al-Islam, Ahrar al-Cham !… Tous également pris sous les frappes de la coalition. Sans oublier les Turcs, bien sûr, qui luttent parallèlement contre l’ÉI et le PKK (« panpan kukurdes ! ») ! Formidable embrouillamini !
     Bref, on en arrive enfin à novembre 2015, et c’est le châtiment terrible (et prévisible…) pour la France : le 13, les vengeurs jihadistes décident de punir ce pays pour avoir envoyé ses quarante avions de chasse, deux frégates anti-aériennes, son Charles de Gaulle, quatre hélicos de combat et un sous-marin nucléaire contre leur califat renaissant. « Vous venez tuer des innocents chez nous ? Eh bien, vous allez voir ce que ça fait ! » Et ce sont les attentats de Paris : 130 morts (137 en comptants les terros…). De quoi intensifier encore la rage de l’Occident contre les islamistes, et affermir par corollaire son indulgence envers Bachar…
     Au lendemain des attentats, la terre entière est au chevet de la France médusée. Et c’est ce 14 novembre que notre pape François – enfin ! – est interpellé par téléphone pour exposer ses sentiments sur l’actualité du monde… D’une voix faible, entrecoupée de soupirs, le Saint-Père ébranlé déclare :
     – Je suis bouleversé, attristé… Je ne comprends pas, mais ces choses sont difficiles à comprendre, commises par des êtres humains… C’est pour cela que je suis ému, peiné, et que je prie. Je me sens proche du peuple français tant aimé, je suis proche des familles des victimes et je prie pour eux tous… Il n’y a aucune justification pour ces choses !… Ni religieuse, ni humaine. Cela n’est pas humain… Je suis proche de toute la France que j’aime tant.
     Et le lendemain encore, à l’Angélus dominical, le pape ajoutera :
     – Une telle barbarie nous laisse sans mots et nous nous demandons comment le cœur de l’homme peut concevoir et réaliser ces horribles événements qui ont bouleversé non seulement la France mais le monde entier. Face à des actes aussi intolérables, on ne peut que condamner cet affront inqualifiable à la dignité de la personne humaine.
     Ah, la « personne humaine » !… Que n’a-t-il condamné les « affronts » opérés contre la dignité de la personne syrienne durant toute cette année ? C’est son Laudato si qui l’en a empêché ?… Il est bien temps de découvrir les « horribles événements » que peut concevoir « le cœur de l’homme » ! Et le Saint-Père trouve ça « difficile à comprendre » ?… Un pèlerinage du côté de Saidnaya devrait lui permettre de « comprendre » un peu mieux la haine des musulmans contre les défenseurs de Bachar el-Assad ! Car Hollande aura beau circonvolutionner autant qu’il le voudra, en déclarant la guerre aux rebelles jihadistes, en mêlant son armée à la coalition contre les « radicalisés », il a engagé son pays aux côtés de Damas !
     Mais ça, le pape ne l’entend pas. Et ses vœux de fin d’année attesteront encore de cette surdité désastreuse… Sa cible de Noël : l’État Islamique à travers le monde. Car oui, l’ÉI désormais déborde largement l’Irak et le Levant ! On en trouve des foyers dans des dizaines de pays, et de plus en plus d’attentats leur sont attribués… Et après avoir évoqué les cas particuliers de sa tendre Syrie et de la Libye embourbée, le pape appelle toutes les armées du monde à l’offensive calificide :
     – Que l’attention de la Communauté internationale soit unanimement dirigée à faire cesser les atrocités qui, aussi bien dans ces pays qu’en Irak, au Yémen et dans l’Afrique subsaharienne, fauchent encore de nombreuses victimes, causent d’effroyables souffrances et n’épargnent pas non plus le patrimoine historique et culturel de peuples entiers. Ma pensée va aussi à tous ceux qui ont été touchés par d’atroces actions terroristes, particulièrement par les récents attentats survenus sous les cieux d’Égypte, à Beyrouth, Paris, Bamako et Tunis.
     Condoléances urbi et orbi pour toutes les victimes des terroristes. Pour elles, et pour elles seules… Pas un mot, pas une prière pour les 37 533 ennemis de Bachar tombés sous les frappes loyalistes pendant cette année 2015. On parle déjà de près de 300 000 morts depuis le début du conflit, et ça ne fait pas cinq ans que ça dure ! Et pas trois mois que les Russes sont entrés en piste…

     À propos de Russes ! Cette année 2016 marquera pour longtemps les annales de l’Église militante… En effet, c’est ce 12 février qu’a lieu à Cuba (dans un salon de l’aéroport de La Havane) l’entrevue historique entre le pape François et son plus ou moins homologue orthodoxe Cyrille, l’influentissime « Patriarche de Moscou et de toute la Russie »… C’est la toute première fois depuis 1054 qu’un patriarche russe rencontre « le successeur du prince des apôtres » ! L’Église orthodoxe et l’Église de Rome qui se retrouvent après mille ans de bisbilles filioquesques ! Les « deux poumons de l’Europe » (selon l’expression de saint Jean-Paul II) aspirant à respirer de nouveau d’un seul cœur, à se regonfler d’un même air !… Mais de quel air, au juste ?…
     On le sait : l’hyper-poutinien patriarche n’a pas bonne presse en Occident… Surtout depuis que les punkettes de Pussy Riot ont pris pour cible sa cathédrale avec leur perfo « trash » et « sacrilège » débile… Déjà qu’une militante Femen s’était jetée sur lui seins nus à Kiev en 2010 (« Kill Kirill » inscrit dans le dos) ! Du coup forcément, voilà quelques années que le saint-allié millionnaire du Kremlin est dans le viseur de toute l’abominable smala laïcarde et progressiste de ce début de siècle… Et ça y va, les effaroucheries d’usage : Cyrille et sa montre Breguet, Cyrille et son yacht privé, ses résidences de luxe en Carédie, celles sur les rives de la mer Noire, ses maîtresses cachées, sa Mercedes série S, sa Toyota Land Cruiser, son Escalade Cadillac, sa limousine à gyrophare… Sordide inventaire contre lequel, évidemment, il est hors de question de s’indigner ici.
     Non, restons sur le front levantin, et considérons le bras droit religieux du président Poutine à la lueur du phosphore blanc largué par dizaines de barils sur les rues jonchées de corps fondus des alentours d’Alep… La scène se passe donc le 12 février 2016 (fête de saint Alexis de Moscou, premier traducteur des Évangiles en russe… je pose ça là, personne ne semblant l’avoir relevé) : voilà plus de quatre mois que la Russie est décisivement entrée en guerre contre la rébellion anti-Bachar… Déjà, Poutine est en passe de devenir le grand ordonnateur de l’abattoir syrien. Et Cyrille d’applaudir à cette emprise de Vladimir ! C’est que le Patriarche (qui coudoie le président dans toutes les grandes occasions) a souvent fait connaître au monde son épouvante devant l’exode tragique de ses chrétiens d’Orient. Et c’est précisément, selon beaucoup, le sort cahoteux de ces minorités qui aurait précipité la tenue du colloque entre les deux prélats préoccupés… Par exemple, le recteur orthodoxe Siniakov signale ainsi la mise en place de ce tant attendu face-à-face havanais : « Les graves problèmes dont sont victimes les chrétiens menacés par la tyrannie des terroristes islamistes ont eu un énorme poids. Le métropolite Hilarion a expliqué, lors de sa conférence de presse annonçant la rencontre avec le pape, que nous faisions aujourd’hui face à une “extermination des chrétiens”. »
     Une « extermination des chrétiens », rien que ça ! Eh bien, le ton est donné. Une « rencontre au sommet » sous de bien bas augures, donc ! Enfin, « au sommet »… Montagne vaticano-russe accouchant d’une souris, oui !… Mais d’une souris toutes griffes dehors, puisque dans leur « déclaration commune », au milieu de la question ukrainienne, de celle de la famille, de l’écologie (le dada papal…), du consumérisme et de la sécularisation, on lira sans surprise les deux paragraphes suivants :
     « Notre regard se porte avant tout vers les régions du monde où les chrétiens subissent la persécution. En de nombreux pays du Proche Orient et d’Afrique du Nord, nos frères et sœurs en Christ sont exterminés par familles, villes et villages entiers. Leurs églises sont détruites et pillées de façon barbare, leurs objets sacrés sont profanés, leurs monuments détruits. En Syrie, en Irak et en d’autres pays du Proche Orient, nous observons avec douleur l’exode massif des chrétiens de la terre d’où commença à se répandre notre foi et où ils vécurent depuis les temps apostoliques ensemble avec d’autres communautés religieuses.
     
Nous appelons la communauté internationale à des actions urgentes pour empêcher que se poursuive l’éviction des chrétiens du Proche Orient. Élevant notre voix pour défendre les chrétiens persécutés, nous compatissons aussi aux souffrances des fidèles d’autres traditions religieuses devenus victimes de la guerre civile, du chaos et de la violence terroriste. »
     Ah, elle est belle, la réconciliation des deux poumons du continent ! En gros : « des chrétiens se font dégager, alors oublions nos querelles séculaires et joignons nos prières (entendre : nos influences respectives sur les plus grandes armées de la planète) pour mettre à bas la menace terroriste ! » Super, l’harmonie pulmonaire ! Et d’ailleurs, si on suit cette métaphore organique, l’islam alors, ce serait quoi ? La rate de l’Europe ? Son pancréas ?… Ou mieux : une espèce de tumeur maligne qui se propage dangereusement dans les tissus du christianisme et qu’il faudrait de toute urgence rendre à nouveau inoffensive en irradiant ses cellules les plus redoutables ?…

     Enfin, ça doit le travailler tout ça, le Saint-Père… Il doit le savoir, au fond, que c’est Bachar l’unique et suprême responsable de tout ce qui se passe en Syrie depuis cinq ans, que chaque massacre, s’il n’est pas directement perpétré par lui ou ses alliés, est alors une réponse armée aux exactions menées par (ou pour) son régime… Et c’est probablement fort de cette lucidité honteuse que deux mois après son retour de Cuba, le 16 avril, le pape se décide à poser un geste juste en faveur des millions de Syriens en détresse…
     François se trouve alors sur l’île grecque de Lesbos, dans les camps de Moria et de Tara Tepe, lieux de refuge en première ligne de la crise migratoire… Il y tient, devant des foules d’exilés, un discours très remonté contre la volonté des autorités européennes de renvoyer tous ces réfugiés en Turquie…
     –  Puissent tous nos frères et sœurs de ce continent, comme le Bon Samaritain, vous venir en aide dans cet esprit de fraternité, de solidarité et de respect pour la dignité humaine qui a marqué sa longue histoire !
     Comme quoi il y tenait déjà, à son Samaritain modèle… Et le pape reviendra le jour-même à Rome, ramenant avec lui trois familles de réfugiés syriens ! Pour l’exemple ! Ces six adultes et six enfants avaient fui la Syrie (comme déjà quatre millions de leurs compatriotes…) et rejoint la Grèce via la Turquie… Et comme l’accablante majorité des migrants syriens, ils sont musulmans ! Évidemment, tollé terrible et immédiat des pires franges de cathos connards s’estomaquant que François ait préféré venir en aide à ces sunnites plutôt qu’à des chrétiens d’Orient…
     Oh, du calme, les fafeux ! Oui, le pape a pris sous son aile (et même entre les ailes de son Airbus A320) des familles musulmanes, et il a eu absolument raison ! C’était bien sûr et de très loin la meilleure chose à faire, bravo à lui de s’être mis à dos tous les croisés réacs et demeurés du continent ! Mais le Vatican s’empressa néanmoins de préciser que si ces familles s’étaient retrouvées à Lesbos, ce n’était pas la faute du régime de Bachar (jamais cité dans les communiqués), mais bien celle des islamistes ! Du moins, c’est ce qui sortira de la traditionnelle conférence de presse du vol retour, où le père Lombardi (cette espèce de sous-pape sous pression) lira aux journalistes le communiqué officiel du Saint-Siège :
     – « Deux familles viennent de Damas et une de Deir ez-Zor, qui est dans la zone occupée par l’État islamique. Leurs maisons ont été bombardées. »
     Ce n’est donc pas Bachar qui a fait fuir ces infortunés requérants, mais bien le califat ! Alors, rassurés, les chrétiens d’Occident ?
     
Bien sûr, il suffit de creuser un peu et de s’intéresser aux témoignages directs des familles en question pour s’apercevoir qu’il a bon dos, le bouc ÉI… Écoutons Nour, par exemple, une des trois mères prises en charge par le Vatican, raconter son exil :
     
– Mon mari était recherché pour avoir refusé de faire son service militaire dans l’armée de Bachar el-Assad. Et moi, en tant que fonctionnaire, je n’avais pas le droit de quitter le territoire… Nous avons payé 3 000 dollars aux passeurs pour traverser une zone contrôlée par Daech où les bombardements étaient si intenses que j’entendais les gens hurler, avant de franchir la frontière entre la Syrie et la Turquie.
     Et voilà : traquée par Bachar, sa famille a dû traverser une zone bombardée de l’ÉI (et non par l’ÉI !) pour quitter le pays. Ça l’aurait écorché, François, de rapporter ça dans ces termes ?

     L’ÉI, d’ailleurs, qui se prend pas mal de revers en ce premier semestre 2016… De plus en plus en butte aux frappes poutino-chiito-bacharistes et à celles de la coalition toujours conduite par Obama (pour quelques mois encore…), le califat a perdu 12% de ses conquêtes en Irak et en Syrie. Mais les attentats de l’ÉI sur les terres mêmes de ses assaillants occidentaux se poursuivent et se multiplient… En Europe, ce sont la France et la Belgique qui ont la primeur de ce chapelet de représailles…
     Par exemple la matinée du 22 mars, à Bruxelles : trois kamikazes (les frères el-Bakraoui et Najim Laachraoui) se font exploser en pleine foule (deux dans l’aéroport et un dans une rame de métro) : 32 morts. Pourquoi la Belgique ? Parce qu’outre son engagement au sein de la coalition anti-ÉI (120 militaires, six chasseurs F-16 et une frégate de 300 hommes), ce sont ses flics qui ont mis la main quatre jours auparavant, à Molenbeek, sur Salah Abdeslam, une des têtes en cavale des attentats du 13 novembre !
     Bien sûr, une telle tuerie en plein dans le mille civilisationnel a de quoi sonner l’Occident… Pour François Hollande : « c’est toute l’Europe qui a été visée »… Le député russe Pouchkov (en charge des Affaires étrangères) déclare : « Il est temps pour l’Europe de comprendre d’où viens la vraie menace, et d’unir ses efforts avec la Russie. » Et Netanyahou : « La chaîne d’attentats de Paris à San Bernardino, à Istanbul, en Côte d’Ivoire, et maintenant à Bruxelles, et les attentats quotidiens en Israël, ceci est une agression continue contre nous tous. » Le Saint-Père, quant à lui, prie tout son soûl et « condamne à nouveau la violence aveugle qui engendre tant de souffrances »…
     C’est le secrétaire d’État d’Obama John Kerry qui le premier mettra les pieds dans le Plat-Pays pour venir y pleurer, trois jours après les attentats, ces nouvelles victimes de l’islam revanchard (parmi lesquelles quatre États-uniens…). Et dans sa conférence de presse, Kerry rappellera que quinze ans plus tôt, les Européens avait marqué leur solidarité avec les endeuillés du 11-Septembre en se disant « tous américains »… Désormais, c’est donc à son tour de s’unir à l’affliction des Belges et de tout leur vieux continent :
     – Je suis bruxellois !… Ik ben Brussel !
     Très imprudente analogie que ne réprouveraient pas les gars de Baghdadi ! Puis Kerry accordera dans la foulée une interview à la RTBF, où il s’exprimera dans un français charmeur :
     – Je suis convaincu que nous allons vaincre contre Daech… Moi, je n’ai pas peur. Et les citoyens ne doivent pas avoir peur ! C’est exactement ce que veulent les terroristes : que vous ayez peur, et que vous changiez votre vie. Il ne faut pas changer, pas du tout… Il faut être vigilant, mais il ne faut pas changer.
     « Il ne faut pas changer »… Funeste injonction pour tous les peuples dont les gouvernements se sont engagés à vaincre le « terrorisme » en ce début de millénaire ! Car c’est précisément parce qu’ils ne « changeront » pas, en effet, restant sans sourciller devant les crimes de leurs élus, que les civils occidentaux continueront encore longtemps de payer pour les morts d’en face.
     Et notamment en Amérique ! Ainsi le 12 juin, à Orlando, l’Afghano-Floridien Omar Mateen ouvre le feu sur le dancefloor d’une boîte de nuit LGBT lors d’une soirée « Latin flavour » (on dirait un slogan de sédévacs branchés…) : 49 morts. À nouveau : commotion planétaire. Le Vatican transmet à Washington ses « sentiments très profonds d’exécration et de condamnation, de douleur, de trouble devant cette nouvelle manifestation d’une folie meurtrière et d’une haine insensée »… Hollande « exprime le plein soutien de la France au peuple américain »… L’Iran appelle à « un front commun pour combattre le fléau terroriste »… Netanyahou (décidemment…) rappelle que « la terreur n’a pas de limites » et que par conséquent, « la lutte contre le terrorisme ne doit pas connaître de limites non plus »… Et en parlant des victimes, l’aboministre israélien déclarera : « le terroriste les a assassinés parce qu’il était guidé par l’intolérance envers la communauté LGBT et par la haine de la liberté et de la diversité »…
     Ainsi donc, selon le patron du Likoud, tous ces clubbeurs sont morts parce qu’ils étaient homos. Et pas parce qu’ils étaient un peu américains, aussi ?… En tout cas pour qui jette un œil aux statuts Facebook de Mateen, il paraît assez clair que ce n’est pas contre la « communauté LGBT » que ce « soldat islamique » (comme il se définit) était le plus remonté : « États-Unis et Russie, arrêtez de bombarder l’État islamique. Vous tuez des femmes et des enfants innocents avec vos attaques aériennes. Maintenant, goûtez la vengeance de l’État islamique. » Et quand il appellera le 911 dans la foulée de son carnage pour se dénoncer à la police (et affirmer son allégeance à Baghdadi), il demandera au flic en ligne :
     – Et vous direz à l’Amérique de cesser de bombarder l’Irak et la Syrie !
     Eh oui ! Il n’a pas dit « et vous direz à la jeunesse de cesser de s’enculer ! »… Aucune saillie homophobe dans sa revendication ! Pourtant les « analystes » ne manqueront pas d’en faire un évident pédé refoulé et honteux, un inverti déçu qui, comme l’écrira Schalscha dans La Règle du jeu, a voulu « faire disparaître ces gays qui le renvoyaient à cette dimension haïe en lui » et qui, pour passer à l’acte, s’est inventé « ce fantasme auto-héroïsant : devenir un exécutant de la volonté de Dieu ». La frustration sexuelle et la haine de soi comme exclusifs moteurs de l’islamisme en armes : freuderie miteuse et populaire cent mille fois rabâchée pour dénier aux terroristes toute once de pensée politique !
     Puis le 14 juillet, c’est au tour du Niçois Mohamed Lahouaiej-Bouhlel de monter encore en vitesse dans cette vaste entreprise punitive planétaire… Sur la Promenade des Anglais, au volant de son dix-neuf tonnes Renault Midlum, il surgit juste après le feu d’artifice et percute des centaines de fêtards bleu-blanc-rouge attroupés : 86 morts.
     Consternation universelle, hommages tous azimuts, messages de paix et de stupeur qui déferlent sur l’Élysée… Dans tout le pays, les sécuritaristes peuvent se lâcher… Au milieu des appels au durcissement de l’état d’urgence, à l’interdiction du voile, à la dissolution de l’UOIF, à la fermeture des mosquées, on remarquera le constat sans appel de Dupont-Aignan (« Nous sommes dans une guerre totale avec des fous, des barbares »), les propositions d’Henri Gaino (« Il suffit de mettre à l’entrée de la Promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquette et puis il arrêtera le camion de 15 tonnes, voilà, c’est tout ! »), mais aussi l’éloquent souhait du député LR Jacques Myard qui demande à la France de « renouer des relations diplomatiques avec Damas pour obtenir des renseignements dans la lutte contre l’ÉI »…
     À l’internationale, notons simplement la réaction du Saint-Siège qui télégramme son soutien et fait savoir au monde l’accablement du pape devant ce nouvel attentat : « Alors que la France célébrait sa fête nationale, la violence aveugle a encore frappé le pays à Nice, faisant de nombreuses victimes dont des enfants. Condamnant à nouveau de tels actes, Sa Sainteté le Pape François exprime sa profonde tristesse et sa proximité spirituelle au peuple français. »
     La « violence aveugle » ?… Hé, c’était la fête nationale française, quand même ! Pour le coup, le choix des cibles peut difficilement être attribué à autre chose que la détestation du pays célébré… Qu’on parle de « cruauté », de « sauvagerie », de « monstruosité », tout ça s’entend… Mais sûrement pas de « violence aveugle » !  Quant aux bambins emboutis, on connaît – au moins depuis Merah – la loi talionneuse en vigueur : « œil pour œil, enfant pour enfant ! »…
     Enfin… Pour tous ceux qui n’aurait toujours pas compris (le pape compris) pourquoi ce fut une fois encore la France qui fut visée par les vengeurs de Baghdadi, il suffira d’entendre, deux jours plus tard, la revendication de l’ÉI déclarant à sa radio Al-Bayan que l’auteur de l’attaque a ainsi « exécuté l’opération d’écrasement en réponse aux appels à viser les ressortissants des pays de la coalition ». Capito, papa ?
     
Et c’est ce même jour, le surlendemain de l’attentat, donc, que le Saint-Père en personne appellera le maire de Nice pour lui faire part de sa désolation. Oui, ce samedi soir, le portable privé de Christian Estrosi – que celui-ci avait confié à son bras droit Anthony Borré – se met à sonner (« numéro masqué »)… Borré répond et entend une voix claire à l’accent espagnol :
     – Bonjour, Christian Estrosi ?
     – Je suis son directeur de cabinet. Que puis-je faire pour vous ?
     – Bonjour, c’est le pape François au téléphone…
     Borré panique (c’est qu’il en a, sur la conscience !) et appelle aussitôt son boss qui n’en revient pas d’avoir le pape en ligne… 1 minute 30 de conversation à l’issue de laquelle François annonce au maire (en réalité au « premier adjoint au maire », Estrosi venant tout juste de prêter pour un temps sa cocarde à l’élu de paille Philippe Pradal) qu’il souhaite le recevoir à Rome ainsi que les familles des victimes… Et c’est accompagné de 450 endeuillés en goguette que cet imbécile heureux comme un pape d’Estrosi s’y rendra, le samedi 24 septembre. C’est d’ailleurs à cette occasion que le maire ex-motard et amateur de foot (qui, on s’en souvient, avait quand même fait interdire les drapeaux étrangers dans sa ville pendant la coupe du monde 2014…) remettra au Saint-Père le maillot rouge et noir du club niçois (dédicace de Balotelli !)…

     De quoi dérider le souverain pontife qui en aura besoin ! Car entretemps, François dut essuyer un autre coup dur porté par l’insatiable ÉI contre les supporters de Damas… Moins de deux semaines après l’hécatombe niçoise, le mardi 26 juillet, dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray (en banlieue rouennaise), le père Jacques Hamel (85 ans) officie devant cinq fidèles (un couple d’octogénaires – les Coponet – et trois religieuses : les sœurs Huguette, Hélène et Danièle) réunis pour la messe de 9 heures… Et à la fin de cette célébration, alors que la bénédiction vient de descendre sur l’assemblée ravie, deux inconnus de 19 ans en habits noirs et munis d’armes blanches entrent bruyamment dans l’allée centrale, scandant des « Allahu Akbar » et lançant au quintette de bigots ébaubis :
     – Vous, les chrétiens, vous nous supprimez !…
     Ils s’appellent Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean… Ce dernier tend un smartphone à monsieur Coponet (87 ans ce jour-là !) et l’oblige à filmer la scène… Ils approchent de l’autel, le père Hamel s’adresse à eux : « Mais que faites-vous, calmez-vous ! »… Les deux jihadistes le prennent par les mains et cherchent à l’agenouiller… Le prêtre résiste (« Va-t’en, Satan ! »), puis tombe au sol… Il reçoit un premier coup de couteau, un deuxième, à la gorge… Il est mort. Sœur Danielle (72 ans) s’enfuit par la sacristie, et les deux terroristes s’en prennent au filmeur, le poignardant au bras, dans le dos, à la gorge aussi (il s’en sortira).
     Après quoi : changement de ton en attendant les flics… Les deux jeunes hommes se montrent soudain courtois envers les trois priantes restantes… Sœur Huguette (79 ans) dira même avoir eu droit à un sourire, « et pas un sourire de triomphe, mais un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux »… Quand sœur Hélène (83 ans) demande à s’assoir, les tueurs acceptent bien sûr, lui tendent sa canne… Et la discussion s’installe. Un des deux tueurs demande à sœur Hélène si elle connaît le Coran…
     – Oui, et je le respecte comme je respecte la Bible. J’ai déjà lu plusieurs sourates et ce qui m’a frappé en particulier, ce sont les sourates sur la paix.
     – La paix ? répond un des jihadistes. Nous aussi, c’est ça qu’on veut ! Quand vous serez à la télévision, vous direz aux autorités : tant qu’il y aura des bombes sur la Syrie, nous continuerons les attentats. Et il y en aura tous les jours ! Quand vous vous arrêterez, nous arrêterons.
     Et c’est ce qu’elle redira toujours très impeccablement sur KTO, cinq ans plus tard (au moment où j’écris ces lignes). Puis la BRI surgit sur le parvis de l’église : Kermiche et Petitjean sortent en trombe pour mourir sous les balles, et les fidèles sont libérés.

     Très vite, le monde chrétien suffoque… C’est que, comme le souligne le slavolâtre Colosimo (auteur de Les Hommes en trop : la Malédiction des Chrétiens d’Orient…), c’est la première fois qu’un prêtre est abattu en France au cours d’une messe depuis la guerre de Vandée ! Évidemment, il y a de quoi ébranler les pratiquants cathos subitement virés de leur clocher d’ivoire… Le martyre du père Hamel bien sûr dévastera le pape, qui organisera une messe en son honneur au Vatican, le 14 septembre, en présence de quatre-vingts pèlerins du diocèse de Rouen… Dans son sermon, le Saint-Père imaginera « comme il serait bon que toutes les confessions religieuses proclament que tuer au nom de Dieu est satanique »… Et c’est au cours de cette même « méditation matinale » qu’il affirmera :
     – Aujourd’hui dans l’Église, il y a plus de martyrs chrétiens que dans les premiers siècles.
     Curieuse assertion qu’aucun commentateur n’aura l’audace de contredire… À peine si un ou deux pinailleux historiens des religions l’accréditeront en soulignant que le nombre de chrétiens exterminés au début de notre ère était moins conséquent que ce qu’on se figure souvent… Ils ajoutent également que les chrétiens n’étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui (forcément, on est plus de deux milliards de chrétiens alors qu’ils n’étaient pas 300 millions d’humains !), et que mécaniquement, les persécutions en touchaient beaucoup moins. Super !… Du coup en partant de là, on peut donc dire que s’il y a plus de chrétiens persécutés aujourd’hui, il y en a aussi plus de persécuteurs, non ? Quelle stupide comparaison !
     Et puis bon, il faut voir qui le pape inclut dans sa martyrologie… Déjà, remarquons qu’il y confond pêle-mêle les chrétiens décimés pour motifs religieux et ceux pour motifs politiques. Ensuite, quand j’écris « décimés », c’est à voir !… Eh bien, voyons : en 2014 déjà (pour la fête des Premiers martyrs, le lendemain de la proclamation du califat), le Saint-Père affirmait qu’il n’y a « pas moins de martyrs aujourd’hui qu’au temps de Néron »… Mais alors il avait précisé qu’il incluait dans le lot tous les chrétiens chassés du Moyen-Orient, y compris « de manière élégante, avec des gants blancs » (ces mêmes gants blancs dont il reparlerait pendant son retour de Turquie…). Tu parles d’une fosse aux lions ! C’est ça, nos martyrs ? Ah, ils sont beaux, les successeurs de saint Étienne (premier martyr, et un vrai de vrai, celui-là, lapidé par les Juifs pour avoir dit le nom de Dieu) !… Car encore une fois : oui, des milliers de chrétiens sont sommés de quitter leurs terres ancestrales, et parmi eux plusieurs se font abattre ou meurent en cours d’exil, c’est vrai !… Mais au même moment et au même endroit, ce sont des millions de musulmans que le régime et ses alliés bombardent et pulvérisent (avec la bénédiction des plus hautes autorités chrétiennes) ! Alors quelle obscénité de mettre ainsi la focale sur les gants blancs qui virent injustement les chrétiens de chez eux quand on sait – et François le sait ! – que ceux des bourreaux bacharistes sont rouges du sang de centaines de milliers de sunnites martyrisés dans l’ombre ! Qui a le plus besoin d’un bon Samaritain ?… Qui ?

     2017… Alors qu’à Rome, le Saint-Père inaugure l’ambassade palestinienne en présence du président Mahmoud Abbas, c’est la débâcle jihadiste sous les cieux moyen-orientaux… D’ici quelques mois, l’ÉI aura perdu tous ses territoires irakiens. Quant à la Syrie, elle lui échappe inéluctablement sous les assauts coordonnés de la coalition bien sûr (désormais dirigée par Trump), mais aussi et surtout de l’armée russe épaulée par le Hezbollah, l’Iran et les milices bacharistes… Raqqa et Deir ez-Zor sont entièrement reprises par le régime… Et les autres insurgés aussi se prennent des bordées de plomb dans l’aile ! Aucun n’est épargné : même les plus modérés semblent devoir y laisser jusqu’à leur dernière plume, canardés en plein vol, tous le bec dans l’Oronte (alias al Assi, « le rebelle » en arabe) !
     En plus, les États-Unis ont officiellement annoncé que « le départ de Bachar » ne leur apparaît plus comme « une priorité ». Ah, il était temps que les yankees l’admissent ! Même si voilà quelques années que n’importe qui l’avait compris… C’est qu’il est loin, très loin, le temps (2012) où Obama disait que «s’il y a une cause qui doit susciter des protestations dans le monde aujourd’hui, c’est bien ce régime qui torture ses enfants et tire des roquettes dans les appartements »… L’entrée en jeu du califat changea irrévocablement la donne, et le miséreux soutien d’Obama à l’ASL avait fini par se tarir complètement… La dernière année de son mandat, au lendemain des attentats de Bruxelles, le président avait d’ailleurs affirmé sans détour que sa « priorité numéro un » resterait de « combattre l’État islamique jusqu’à le chasser de Syrie et d’Irak, et que le groupe soit finalement détruit ». Donc pas de changement de cap réel à l’ordre du jour washingtonien, l’Amérique s’étant depuis longtemps déjà résolue à laisser les Syriens entre les mains strangulatrices de leur controversé tyran.
     Mais malgré tout, la solennelle annonce de Trump a de quoi rasséréner Bachar qui se sent tout d’un coup pousser des ailes de vautour fauve (ce grand rapace protégé…)… À tel point que le 4 avril, ce con refranchit la « ligne rouge » en envoyant ses avions sur la ville de Khan Cheikhoun, dans le gouvernorat d’Idleb, pour une nouvelle attaque chimique au sarin !… Évanouissements, convulsions, vomissements, diarrhées, pupilles dilatées, incontinences, mousse dans la bouche, suffocations, comas… 200 morts.
     D’emblée Bachar réfute en bloc toute responsabilité. Quant à Poutine, un peu emmerdé quand même, il se dit « persuadé » que le régime de Damas n’y est pour rien, affirmant que l’aviation syrienne n’a fait que bombarder des stocks d’armements d’al-Nosra dans lesquels – hélas ! – se trouvaient des armes chimiques. Tissu de salades russes bien sûr : le monde entier s’accorde sur l’évidence d’un nouveau carnage accompli par Bachar, des centaines de témoignages et d’images l’accablant absolument et sans la moindre espèce de doute permis. En France, à trois semaines à peine de la présidentielle, il n’y a guère, parmi les candidats, que Marine et Dupont-Aignan pour tenter de l’innocenter… L’abjecte ordure de DLF dira d’ailleurs : « Si je suis président de la République, ma priorité sera de venger les morts du Bataclan et de Nice en éliminant Daech. Ce n’est pas Bachar el-Assad qui a tué sur les trottoirs de Paris ! »… Mais François Hollande – qui vit donc là son dernier mois élyséen – condamne sans équivoque cet énième crime de guerre de l’Alaouite récidiviste.
     Et le Saint-Siège, alors ? Eh bien, même lui s’en outre, de cette Saint-Bart’ au gaz sarin ! Lors de l’audience générale du 5 avril, le pape déclarera :
     – Nous assistons, atterrés, aux derniers événements en Syrie. Je déplore fermement le massacre inacceptable survenu hier dans la province d’Idleb, où ont été tuées des dizaines de personnes sans défense, parmi lesquelles tellement d’enfants.
     Mais enfin, le Saint-Père n’oubliera pas de sermonner en parallèle, dans cette même allocution, l’attentat suicide à la bombe survenu l’avant-veille dans le métro de Saint-Pétersbourg : 15 morts (pas de revendication de l’ÉI, mais du « Bataillon de l’imam Chamil », groupuscule jihadiste affilié à al-Qaïda) :
     – Ma pensée va en ce moment au grave attentat de ces derniers jours dans le métro de Saint-Pétersbourg, qui a provoqué victimes et effroi parmi la population. Tandis que je confie à la miséricorde de Dieu tous ceux qui ont tragiquement disparu, j’exprime ma proximité spirituelle à leurs familles et à tous ceux qui souffrent en raison de cet événement dramatique.

     Trump, de son côté, s’enflamme carrément – à l’étonnement des analystes simplistes – contre le président syrien… Depuis Washington, il annonce :
     – Cette horrible attaque chimique contre des gens innocents, des femmes, des enfants, et même de magnifiques petits bébés, hier, a eu un fort impact sur moi. Un fort impact… Leur mort fut un affront à l’humanité. Ces actes odieux commis par le régime Assad ne peuvent pas être tolérés. Ça a été une attaque horrible, horrible… Et il est très, très possible, et je dois dire que c’est déjà le cas, que mon attitude face à la Syrie et Assad change beaucoup !
     Et dans la nuit du 6 au 7 avril, le nouveau boss américain envoie 59 Tomahawks sur la base aérienne syrienne d’Al-Chaayrate. C’est la première frappe états-unienne contre un site du régime d’Assad ! Good job, Donald ! Enfin, ça reste assez léger bien sûr… Résultat : 9 militaires tués et une dizaine d’avions détruits. Dérisoire sanction… Bien sûr, immédiatement, le Kremlin dénonce cette « agression » contre « un État souverain » et parle d’un « préjudice considérable causé aux relations russo-américaines »… Et le président iranien Rohani ajoutera dans la foulée :
     
– Ce monsieur qui a pris le pouvoir aux États-Unis prétendait vouloir combattre le terrorisme, mais aujourd’hui, tous les groupes terroristes en Syrie ont fait la fête après l’attaque américaine !
     Mais bon, à part eux (et, ah oui, Kim Jong-un aussi, qui en profite pour mettre le monde en garde contre l’imprévisibilité bombardeuse de son nouvel ennemi), à peu près tous les gouvernants semblent approuver la riposte surprise de Trump.

     Le Vatican, lui, n’aura pas le temps de commenter ces frappes punitives puisque deux jours après, le 9 avril, c’est le grand attentat anti-coptes du dimanche des Rameaux en Égypte : d’abord dans l’église Saint-Georges, à Tanta, un peu avant 10 heures, une bombe explose en pleine célébration : 28 morts ; puis trois heures plus tard, à l’entrée de la cathédrale d’Alexandrie Saint-Marc, un homme de trente ans déclenche sa ceinture explosive : 17 morts. En tout : 45 coptes tués, tous orthodoxes. L’ÉI revendique dans la journée les deux attaques, qui interviennent à quelques jours de la visite prévue du Saint-Père en Égypte…
     Prévue et maintenue, car le 28 avril 2017, le pape arrive effectivement au Caire !… Durant ces deux jours sous très haute protection, François se rendra tout d’abord dans le palais d’Héliopolis pour y rencontrer le maréchal président al-Sissi. Ça va faire trois ans que l’ancien général des armées a été élu à la tête de l’État (96% des suffrages…). Depuis, les condamnations à mort d’opposants présumés se comptent par milliers, les arrestations et disparitions arbitraires par dizaines de milliers… Quiconque (mineurs compris) est soupçonné d’avoir un jour souhaité du mal au président ou du bien aux Frères musulmans se retrouve écroué et torturé dans les geôles al-sissiennes, des milliers de civils accusés d’accointances jihadistes ont été abattus dans le Sinaï… Et l’ultra-répressif chef d’État de lancer au Saint-Père dès son arrivée :
     – L’Égypte se tient en première ligne dans la confrontation au mal terroriste, son peuple paye avec sacrifice un prix exorbitant pour faire face à ce danger !
     Et en retour, le pape souligne le rôle prépondérant de l’Égypte d’al-Sissi face à la « violence aveugle et inhumaine »…
     
Bon, il faut dire que les chrétiens l’ont à la bonne, l’al-Sissi, depuis qu’il traque les islamistes et tous les pas net-nets qui rôdent… Et il le leur rend bien : il a même été le premier président égyptien à se rendre à une messe de Noël, dans la cathédrale copte du Caire, fin 2014 ! Ah, la belle main tendue au pied du sapin. Qu’ils sont larges d’esprit, ces dictateurs laïcs !
     Puis ce sont les retrouvailles entre le pape François et le cheikh el-Tayeb (qu’il avait déjà reçu l’année d’avant au Vatican), cet illustre imam de la mosquée al-Azhar qui s’était fritté avec Rome suite aux propos de Benoît XVI dans son discours de Ratisbonne (2006), où le pape émérite avait cité l’empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait »… Déjà qu’en 2005, dans son livre Foi, vérité, tolérance, son ex-sainteté Benoît avait pas mal vexé les musulmans en écrivant que la démocratie « contredit l’essence de l’Islam, qui n’a tout simplement pas le principe de séparation entre sphère politique et sphère religieuse que le christianisme possède depuis le début »…
     Citations qui, au passage, furent saluées dix ans plus tard par l’État islamique ! En effet, dans leur magazine Dabiq, les rédacteurs de l’ÉI commentèrent ainsi les propos du pape tant décrié sur sa vision de l’islam : « Même si c’est un menteur, il a certainement dit la vérité sur ce sujet », ajoutant que l’ancien shirk en chef avait ainsi montré que « beaucoup d’apostats de l’islam, comme les imams occidentaux ou les professeurs de prétendues universités islamiques, ont une bien moindre compréhension de l’islam que Benoît l’incroyant ». Pour les soldats du califat, un pape comme Benoît XVI qui « accentuait l’inimitié entre les chrétiens païens et les musulmans monothéistes » leur paraissait plus estimable qu’un François qui « se cache derrière un voile trompeur de bonne volonté » et qui « essaie de peindre le tableau d’une amitié chaleureuse, cherchant à détourner les masses musulmanes du devoir du djihad ». Ô passionnant Dabiq !

     Enfin, après ce nouveau palier franchi vers la réconciliation entre le Saint-Siège et al-Azhar (qu’est-ce que ça peut bien nous foutre ?), c’est dans un des grands salons de l’hôtel al-Masah que se rendra le Saint-Père, à nouveau en présence d’al-Sissi, et qu’il lancera gravement :
     – L’Égypte est appelée à condamner et à vaincre toute violence et tout terrorisme… On ne peut pas construire la civilisation sans répudier toute idéologie du mal et toute interprétation extrémiste qui prétend annuler l’autre et annihiler les diversités en manipulant et en outrageant le Saint nom de Dieu. Vous, monsieur le Président, avez abordé cette question maintes fois et en diverses circonstances avec une clarté qui mérite écoute et appréciation.
     Dire qu’à quinze kilomètres de là, dans le secteur de haute sécurité de la prison de Tora, le président destitué Morsi, arrêté par l’armée d’al-Sissi en 2013, est toujours en train de littéralement crever sous les sévices des gardiens tortionnaires… Il y mourra trois ans plus tard. « Crise cardiaque »

     Retour en Syrie ! Un an après Khan Cheikhoun, le 7 avril 2018, l’entêté forcené Bachar remet ça : bombardement chimique sur la ville de Douma : 150 morts ! Ah, cette fois-ci vraiment, c’en est trop !… Exaspération de la « communauté internationale », déni de Bachar le cabochard, de l’Iranien Rohani (qui parle de « complot contre le gouvernement syrien »), de Poutine, dont le général en chef Ievtouchenko annonce :
     – Nous démentons fermement cette information, et nous sommes disposés à envoyer des spécialistes russes des radiations, après la libération de Douma des rebelles : cela confirmera la nature artificielle de ces déclarations.
     Mais déjà, les éléments rapportés par tous les spécialistes non-russes (parmi lesquels les Casques blancs – une des cibles favorites de l’aviation bacharo-poutinienne) ne permettent aucune discussion sur la nature de l’attaque (mousse blanche s’échappant de la bouche des cadavres, brûlures de la cornée, forte odeur de chlore, vomissements, suffocations…).
     Le lendemain dimanche, devant 50 000 fidèles réunis Place Saint-Pierre pour assister à la messe de la Miséricorde, le pape est intraitable :
     – Nous parviennent de Syrie de terribles nouvelles de bombardements avec des dizaines de victimes parmi lesquelles des femmes et des enfants. Des nouvelles de nombreuses personnes touchées par les effets des substances chimiques contenues dans les bombes… Il n’y a pas une bonne guerre et une mauvaise, et rien, rien ne peut justifier l’usage de tels instruments d’extermination contre des personnes et des populations sans défense.
     Mais c’est encore Trump le plus remonté. Ce même dimanche, il tweete : « De nombreux morts, y compris des femmes et des enfants, dans une attaque chimique insensée en Syrie. Cette zone d’atrocité est assiégée par l’armée syrienne, la rendant complètement inaccessible au monde extérieur. Le président Poutine, la Russie et l’Iran sont responsables par leur soutien à l’animal Assad. Prix fort à payer. » Du côté britannique, Boris Johnson (alors ministre des Affaires étrangères) en appelle à « une réponse internationale forte et solide » ! Et en France, le nouveau président Macron revient sur la « ligne rouge » que représentent les armes chimiques et qu’a une fois encore franchie le régime syrien.
     Et après une semaine de concertation, le samedi 14 avril, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France frappent en représailles trois sites du régime : le Centre d’étude de recherche scientifique de Barzé (Damas), et deux entrepôts d’armes chimiques à Him Shinshar, près de Homs : 0 mort. Ces bombardements sont salués par la majorité des États étrangers, à l’exception évidente de l’Iran (Khameini : « L’attaque de ce matin contre la Syrie est un crime ! ») et de la Russie (Poutine parle d’un « un acte d’agression commis contre un État souverain à la pointe de la lutte contre le terrorisme »), mais aussi de l’Égypte, de Cuba, de la Chine, de l’Irak, du Venezuela… Pourtant c’était plutôt léger, comme riposte ! Pas dupe, un des responsables de Jaich al-Islam (groupe rebelle présent dans la Douma) dira d’ailleurs :
     – Punir l’instrument du crime alors que le criminel est maintenu ! Une farce !
     Mais la réaction la plus intéressante à ces frappes américano-britannico-françaises sera celle des trois patriarches syriens Jean X (responsable de la plus importante Église orthodoxe en Syrie), Ignace Ephrem II (syriaque-orthodoxe) et Joseph Absi (grec-melkite catholique, qu’on avait vu deux mois auparavant au Vatican cocélébrer une messe matinale avec le pape dans la chapelle Sainte-Marthe…). Les trois pontes ecclésiastiques rédigeront le samedi même leur « déclaration commune » qui rapidement fera la tour du monde chrétien… Derrière cette initiative, l’Église russe et son patriarche Cyrille bien sûr, qui s’est entretenu dans la semaine par téléphone avec François à propos de la situation syrienne… François d’ailleurs qui ne se prononce pas sur cette prise de position, l’archimandrite et chorévêque Pascal Gollnisch préférant résumer ainsi la position (lâche et rétropédaleuse) du Saint-Siège visiblement mal dans ses sandales épiscopales :
– Les attaques chimiques ne sont pas acceptables, mais tant que des preuves formelles n’ont pas été apportées, nous sommes en difficulté. Essayer de construire la paix dans un tel contexte, cela paraît sans doute médian, moyen, mais c’est tout ce qu’on peut faire.
     Le texte entier de la déclaration en question est à citer, tant il dit de choses sur la solidarité criminelle et sans faille entre le régime el-Assad et les chefs des chrétiens d’Orient… Le voici :
     Nous, les patriarches : John X, patriarche grec-orthodoxe d’Antioche et tout l’Orient, Ignace Aphrem II, patriarche syriaque-orthodoxe d’Antioche et tout l’Orient, et Joseph Absi, patriarche grec-melkite catholique d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, condamnons et dénonçons l’agression brutale qui a eu lieu ce matin contre la Syrie, notre pays si cher, par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, selon les allégations de recours aux armes chimiques par le gouvernement syrien.
     
Nous élevons nos voix pour affirmer ce qui suit :

  1. Cette agression brutale constitue une violation manifeste des lois internationales et de la charte des Nations Unies, car il s’agit d’une agression injustifiée contre un pays souverain, membre de l’ONU.
  1. Nous souffrons de constater que ces bombardements aient été perpétrés par de puissants pays auxquels la Syrie n’a causé aucun préjudice d’aucune sorte.
  1. Les allégations des États-Unis et d’autres pays selon lesquelles l’armée syrienne utilise des armes chimiques et que la Syrie est un pays qui possède et utilise ce type d’armes sont injustifiées et non étayées par des preuves suffisantes et claires.
  1. Le calendrier de cette agression injustifiée contre la Syrie sape le travail de la Commission d’enquête internationale indépendante, sur le point de se rendre en Syrie.
  1. Cette agression brutale détruit les chances d’une solution politique pacifique et entraîne une escalade de la violence et d’avantage de complications.
  1. Cette agression injuste encourage les organisations terroristes et leur donne un élan pour poursuivre leurs actes barbares.
  1. Nous demandons au conseil de sécurité de l’organisation des Nations Unies de jouer son rôle en apportant la paix au lieu de contribuer à l’escalade des guerres.
  1. Nous appelons toutes les Églises des pays qui ont participé aux frappes à remplir leurs devoirs chrétiens, selon les enseignements de l’Évangile, à condamner cette agression et à appeler leurs gouvernements à s’engager dans la protection de la paix internationale.
  1. Nous saluons le courage, l’héroïsme et les sacrifices de l’armée arabe syrienne qui protège courageusement la Syrie et assure la sécurité de son peuple. Nous prions pour les âmes des martyrs et la guérison des blessés. Nous sommes convaincus que l’armée ne s’inclinera pas devant les agressions terroristes externes ou internes ; elle continuera à lutter courageusement contre le terrorisme jusqu’à ce que chaque centimètre de la terre syrienne soit purifié du terrorisme. Nous saluons également la position courageuse des pays alliés de la Syrie et de son peuple.

Nous offrons nos prières pour la sécurité, la victoire et la libération de la Syrie de toutes sortes de guerres et de terrorisme. Nous prions également pour la paix en Syrie et dans le monde entier, et appelons à renforcer les efforts de réconciliation nationale dans le souci de protéger le pays et de préserver la dignité de tous les Syriens.

     Mais putain ils sont où, les chrétiens qui dénoncent ça ? Qu’attend Rome pour se démarquer enfin de ces décomplexés dictateuristes ensoutanés ? Il y a quatre ans, le pape sommait les musulmans de condamner explicitement l’ÉI pour éviter de se trouver amalgamés aux islamistes… Et nous, chrétiens, on n’est pas amalgamés à tous ces suppôts cléricaux d’Assad exhortant les nations à le laisser saigner son peuple sans réagir ? Not in my name !

     Puis la guerre gentiment se tasse. Cette année 2018 ne comptabilisera que 20 000 morts en Syrie, chiffre impérieusement en baisse par rapport au sept années précédentes. Et 2019 paraît devoir sonner le glas du califat… L’ÉI perd peu à peu ses derniers fiefs syriens et irakiens… Il ne lui restera bientôt plus que quelques cellules clandestines et des factions de combattants planqués dans le désert, convertis en guérilleros… Durant l’année, 10 000 d’entre eux seront faits prisonniers. Oh, le bel arrivage sur les étals de Saidnaya ! Les geôliers-charcutiers n’en espéraient plus tant.
     Quant aux autres rebelles, eux aussi arrivent à bout de course, cernés de toutes parts, rabattus comme du gibier. Le 6 mai, le régime lance contre eux l’opération « aube d’Idleb »… Et pendant des mois, les loyalistes et leurs alliés lutteront contre plus de 100 000 révolutionnaires (répartis en une trentaine de groupes distincts…) qui parviendront à repousser un à un les assauts répétés des avions de chasse russes et de l’artillerie syrienne. Puis les combats s’intensifieront… Les villes les unes après les autres seront réduites à rien… Des milliers de civils seront pris au piège… En quelques mois, plus de 400 000 d’entre eux fuiront en direction de la frontière turque… Et l’univers entier, hagard, regarde le massacre se déployer en direct… Trump tweete : « J’entends dire que la Russie, la Syrie et dans une moindre mesure l’Iran se livrent à un bombardement infernal dans la province d’Idleb en Syrie et tuent sans discrimination beaucoup de civils innocents. Le monde observe cette boucherie. Quel est l’objectif ? Qu’est-ce que vous allez obtenir ? Arrêtez !  »
     Une campagne est lancée dans les territoires touchés, suppliant le pape François de convaincre Poutine (qui doit se rendre au Vatican le 4 juillet) de mettre fin au carnage (« #tellPutin »)… Le 22 juillet, le pape écrira directement une lettre à Bachar (il l’avait déjà fait fin 2016…), y faisant part de sa « profonde préoccupation » pour les civils menacés, enjoignant le président syrien à ne plus bombarder ni écoles ni hôpitaux, utilisant par trois fois le mot « réconciliation »…

     Et c’est dans ce contexte de pluie d’obus et de barils que le 27 octobre 2019, Baghdadi meurt dans un raid américain sur le village antique de Barisha, province d’Idleb… « Cette brute a passé ses dernières heures dans la panique et la peur, terrifié par la force américaine qui s’abattait sur lui » commentera Trump, ajoutant que Baghdadi s’était retrouvé piégé dans un tunnel, « gémissant et pleurant » devant une meute de chiens militaires avant de faire sauter son gilet explosif et d’emporter ainsi avec lui trois de ses jeunes enfants…
     – He died like a dog ! He died like a coward !
     Même Rob O’Neill, le Navy seal qui tua Ben Laden dans sa villa d’Abbottabad, émettra quelques réserves sur le récit du président victorieux et sur la pertinence de traiter un leader musulman de « chien » le jour de son assassinat… Interviewé entre deux selfies pour donner son sentiment (« a complete pride ! ») sur la réussite de ses co-boys de la Delta Force, O’Neill reconnaîtra quand même avoir trouvé « amazing » que ce soit justement un chien (le malinois « Conan », reçu depuis à Washington et médaillé par Trump…) qui ait finalement eu raison du calife islamiste, l’astreignant à se donner le martyre… « I love that ! »…

     Finalement, cette année 2019 s’avérera encore un peu moins meurtrière que la précédente, malgré un fulgurant rebond début décembre… En effet, en ce temps de l’Avent, les bombardements du régime dans le nord du pays conduiront un million de civils à fuir (toujours vers la Turquie) en moins de deux mois… « Ils sont traumatisés et forcés de dormir dehors par des températures glaciales, car les camps de réfugiés sont pleins. Les mères brûlent du plastique afin de réchauffer les enfants. Des bébés et de jeunes enfants meurent à cause du froid. » communiquera l’ONU. Ou encore : « Nous recevons des informations selon lesquelles les lieux où se trouvent les personnes déplacées sont maintenant visés, causant des morts, des blessés et de nouvelles fuites. » Un médecin humanitaire témoignera à son tour en février 2020 :
     – Il s’agit premièrement d’encercler, deuxièmement de bombarder de manière extrême : tous les hôpitaux ont été bombardés dans cette région, 67 structures médicales ont été bombardées, un certain nombre de camps de réfugiés ont été bombardés et, finalement, on affame les populations pour les faire céder.
     À l’été, Khan Cheikhoun (déjà gazée de 2017) n’est plus qu’une immense braise. À Ariha, 40 000 personnes sont en proie aux barils d’explosifs… Maarat al-Numan (80 000 habitants avant la guerre) est en poussière, et l’armée de Bachar n’y a pas encore mis les pieds… Ceux qui ont survécu aux frappes aériennes appréhendent d’ailleurs son entrée dans la ville… Tous savent ce qui les attend quand les soldats loyalistes les découvriront désarmés au milieu des cendres…
     Dans le jargon russo-syrien, on appelle ça des « zones en désescalade »… Damas tient à reconquérir cette région d’Idleb, où ce sont plus de trois millions de Syriens qui sont désormais assiégés… Les Nations unies parlent mais ne bougent pas… Durant ces mois de pandémie, le monde se fout presque autant des Syriens accablés que ceux-ci du Covid !… Et cependant les chiffres tombent, les témoignages affluent… La révolution syrienne est dorénavant présentée comme la plus importante catastrophe humanitaire depuis la deuxième Guerre mondiale.
     En septembre, il n’y a plus une maison en dur dans tous les environs d’Idleb. Plus aucun hôpital, plus aucune école (un million d’enfants y survivent encore…). Le nombre de camions d’aides sanitaires a été divisé par quatre depuis juillet, après que la Russie et la Chine ont posé leur véto au Conseil de sécurité de l’ONU… Les autorités de fortune établies à Idleb appellent à l’aide :
     – L’Union européenne doit reconnaître la réalité de la situation en Syrie… La population syrienne veut la paix, mais le régime à la tête du pays est terroriste. Nous avons besoin d’établir des relations internationales avec les autres pays afin de lutter contre lui !
     Sur place, une ONG témoigne :« Enclavés, les Syriens manquent de tout, les structures médicales sont trop rares et de toute façon, elles n’ont plus rien ». Désormais dans tout le pays, ce sont plus de 9 millions de personnes qui se trouvent en « insécurité alimentaire »… Plus de la moitié de la population restante.
     Pendant ce temps, la guérilla jihadiste de l’increvable ÉI s’obstine… Mais les observateurs parlent désormais d’une « insurrection de bas niveau » : le califat n’a plus de ville acquise, il continue d’essuyer les raids de la coalition (527 combattants seront tués durant l’année), son chef al-Baghdadi est mort… Celui-ci a été remplacé par al-Turkmani, alias Abou Ibrahim al-Hashimi al-Quraishi… Lui aussi avait fait de la prison en Irak (au camp Bucca) pendant l’occupation bushiste… L’Amérique d’ailleurs met sa tête à prix pour 5 millions de dollars (le même montant que pour celle de Ben Laden avant le 11-Septembre…). C’est donc ce Turkmani qui aura désormais la charge de permettre aux quelques 12 000 derniers combattants présents sur le terrain de remonter la pente califesque et de rehisser l’étendard.

     En tout cas cette fois-ci : les chrétiens d’Orient peuvent souffler ! Et le Saint-Père pensera bien sûr à eux dans son message vidéo du 10 décembre 2020 adressé au Dicastère pour le Service du Développement humain intégral (comme c’est joliment dit), réuni par zoom ce jeudi-là :
     – Ma pensée va surtout aux personnes qui ont dû laisser leurs propres maisons pour fuir les horreurs de la guerre, à la recherche de conditions de vie meilleures pour elles et pour leurs proches. En particulier, je fais mémoire des chrétiens contraints à abandonner les lieux où ils sont nés et ont grandi, et où s’est développée et enrichie leur foi. Il faut faire en sorte que la présence chrétienne, dans ces terres, continue à être ce qu’elle a toujours été : un signe de paix, de progrès, de développement et de réconciliation entre les personnes et les peuples.
     Puis il appellera la communauté internationale à favoriser le retour des réfugiés dans leur patrie sinistrée, et saluera les efforts des agences catholiques engagées dans l’accueil et le soin des migrants « sans distinction de croyance et d’appartenance »…
     — Je veux vous faire savoir que quand vous vous trouvez à œuvrer dans ces lieux, vous n’êtes pas seuls. Toute l’Église est unie pour aller à la rencontre de l’homme blessé tombé sur des brigands le long du chemin de Jérusalem à Jéricho.
     Ah, revoilà le bel et bon Samaritain ! Il est bien temps de se pencher sur l’homme blessé, en décembre 2020, après l’avoir laissé crever pendant toutes ces années ! Et pire : après s’être acoquiné aux brigands qui l’avaient roué de coups et jeté dans le ravin !…
     En cette toute fin d’année, le pape François appelle donc au retour des chrétiens d’Orient. C’est que la voie est dégagée (et ô combien !), il est grand temps pour eux de regagner leurs chers pénates séculaires et sans pareils. Et dire que ses adversaires continuent de reprocher au Saint-Père de mettre en péril l’hégémonie catho à travers le monde… Mais qu’est-ce qu’il leur faut !
     Car non, et ça devient débilitant de devoir le redire encore : François ne courbe pas l’échine devant l’islam !… C’est devant le Russie et ses putains de patriarches qu’il se fout à plat ventre, oui ! Qu’a-t-il fait pour dénoncer la « violence aveugle » (sa formule imbécile et consacrée !) du barbare el-Assad, avant même la création de l’ÉI ?… Qu’a-t-il dit quand des milliers de sunnites déjà étaient emprisonnés, torturés, anéantis par les milices du régime ?… Ah, les chrétiens d’Orient s’en accommodaient bien, de l’ultra-cruauté de leur dévoué protecteur !… Quoi, il ne les voyait pas, François, les monceaux de cadavres qui s’amassaient jour après jour dans les vastes charniers du Chaam ? En voilà pour le coup, de la « violence aveugle » ! Et de l’aveuglement violent de la part du vicaire du Christ.
     Et même avant la révolution, la terreur instituée pendant des décennies par Bachar et son père n’avaient jamais paru empêcher le Saint-Siège de louanger sa « bien aimée Syrie » !… Où étaient-elles, leurs saintetés, quand les chabbihas – ces jeunes alaouites civils à la solde du régime, bodybuildés et boursouflés aux stéroïdes (des « ours », comme les ont appelés les enfants survivants d’Houla et comme le rapporte Nabe dans Les Porcs II), adeptes du cassage de jambes à main nues – déferlaient par surprise, en baskets et t-shirt, armés simplement de bâtons et d’armes de poing pour piller des villages entiers, violant à tour de rôle et de bras, explosant les crânes à coups de masses, torturant à mort des enfants devant leurs parents, ou l’inverse, s’abattant sur n’importe qui pour terroriser des quartiers entiers et les traumatiser sur des générations ? Ou alors, si on estimait que les chabbihas ne suffiraient pas à marquer les esprits assez profondément, quand c’étaient directement les milices loyalistes qui surgissaient pour pulvériser des échantillons de famille et emporter au hasard des dizaines d’inconnus jusqu’à Saidnaya ou ailleurs, avant de les relâcher sans autre explication pour que leurs proches se souviennent à jamais – en voyant ces corps démembrés, ces gueules tuméfiées, ces cervelles à jamais grillées – qui commande d’Alep à Deraa ? Comme l’exprima un jour une dame d’Alep, justement : « La peur habitait tout au fond de mon cœur comme une plante vénéneuse. J’avais peur de penser du mal du régime, ma raison me disait de l’éviter de crainte de réveiller cette plante, qu’elle se mette à grandir et devienne visible à tous. »
     Ah, qu’ils l’auront béni, les chrétiens, ce doux temps de plaisance et de prospérité ! Car oui – répétons-le toujours et jusqu’à la nausée ! –, les chrétiens vivaient en paix sous la tyrannie d’el-Assad, et depuis quarante ans ! Jusqu’à l’insurrection de 2011, ou certains rebelles ont commencé à leur rentrer peu à peu dans le lard pour leur apprendre à soutenir les bourreaux père et fils ! Et encore : ce n’est qu’en 2013, avec la proclamation de Daech, que les chrétiens ont vraiment commencé à flipper pour de bon et à prendre le large… Car voilà ce qu’on obtient à force de traiter pendant plus de dix ans les insurgés arabes comme des fanatiques sanguinaires : des fanatiques sanguinaires !
     Comment ces rebelles sunnites auraient-ils pu ne pas considérer tous les chrétiens (d’Orient et d’Occident) comme les complices des véritables terroristes (Bachar & Co) ?… Complices par le mutisme pontifical au mieux, ou par les accointances dictatoriales officielles des plus influents patriarches orthodoxes au pire !

     Facile et confortable de prendre ensuite platement parti « contre le terrorisme » alors qu’on est resté les bras croisés sous sa chasuble devant tous les massacres qui l’ont fait naître ! Le « pacifique » François a attendu que les minorités chrétiennes soient mises, même pas à mort, mais à mal pour se résoudre à appeler la « communauté internationale » à prendre les armes… Et contre les rebelles, bien sûr ! Hélas, voilà qui a suffi aux hommes de Baghdadi pour faire de tout chrétien un allié objectif de la dictature el-Assad.
     Oui, le pape a prié pour les victimes des attentats commis par les jihadistes partout dans le monde, et c’est normal. Mais que n’a-t-il prié aussi pour les populations sunnites broyées par le régime syrien, par les Russes, par les États-Unis et sa coalition, par les miliciens chiites d’Iran, d’Irak ou du Liban ?…
     En 45, Paul Claudel déplorait auprès de Maritain le silence de Pie XII sur l’extermination des Juifs… « Rien actuellement n’empêche plus la voix du pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l’Histoire commises par l’Allemagne nazie auraient mérité une protestation solennelle du vicaire du Christ. Il semble qu’une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique… Nous avons eu beau prêter l’oreille, nous n’avons entendu que de faibles et vagues gémissements. »
     Eh bien nous, nous n’y avons pas même eu droit, à ces gémissements ! Non, décidément et contrairement à ce qui se colporte partout chez les cathos depuis plus de huit ans, le pape François n’est pas le grand défenseur de l’islam que tous ses détracteurs fantasment. Et il n’en fait pas « trop » pour secourir les musulmans ! Au contraire : il n’en fait pas assez ! Loin de là !… Lorsqu’ils étaient piétinés, foulés, aplatis par les chars de Bachar en Syrie ou ceux chiito-yankees de l’armée irakienne, il n’a rien dit ! Et si les opprimés se relevaient soudain pour frapper l’assaillant, alors le Saint-Père fustigeait « la violence aveugle », donc, mais aussi « la guerre qui dévisage l’homme », « la mort des innocents martyrs »… Sans jamais relever le ratio de cadavres dans chacun des deux camps, évidemment !
     Bref, le pape aime l’islam pour autant que celui-ci condamne le terrorisme anti-chrétien. C’est le critère… Que les mahométans l’épaulent pour défendre ses ouailles orientales ! Car au fond c’est bien ça son boulot, au pape : sauver les chrétiens. Les chrétiens avant tout, les chrétiens surtout, même si d’autres souffrent dix-mille fois plus, et pire : même s’ils souffrent par la faute de ces mêmes chrétiens ! Oui, que les musulmans l’aident dans sa mission, et ils auront aussitôt droit à ses prières les plus poignantes !… Et même à ses visites de courtoisie ! Tenez, un édifiant exemple dans la prochaine partie… Mars 2021…

(à suivre…)

Antoine Rosselet