mardi 1 mars 2022
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Les dégonflés de l’Espace Éphémère
1) André Markowicz dit « André Hypocricz »

Un entretien de Marc-Édouard Nabe avec le Docteur Marty

Docteur Marty : À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Dostoïevski, le 30 octobre 2021, nous avons préparé ensemble sur WikiNabia un « Espace Éphémère » en honneur de l’écrivain russe, ouvert uniquement pendant 24 heures. Le lecteur nabo-dostoïevskien pouvait y trouver le scan de votre préface au Dostoïevski de John Cowper Powys ; votre article paru en 1989 dans L’Idiot international ; un extrait d’entretien avec Pierre Ancery (2011) ; un chapitre entier des Porcs 2 (2020), mais aussi des inédits comme une série de portraits (réalisés pour la plupart entre le 29 et le 30 octobre 2021) ; une vidéo d’une trentaine de minutes tournée en 2020 à Vevey où a vécu Dostoïevski et enfin le « Plan du Double », un « résumé » de six pages du roman. Il y avait aussi une photo prise en 2019 à Lausanne dans un supermarché vous montrant avec André Markowicz, un des traducteurs de Dostoïevski. Durant toute la journée, j’ai alimenté le compte twitter de WikiNabia, avertissant tous ceux qui seraient susceptibles d’être intéressés par cet « Espace Éphémère », qui a été un véritable succès ! Dans ce contexte, j’ai prévenu Markowicz lui-même sur son Facebook.

Markowicz aurait pu simplement accuser réception ou, à la rigueur, me signifier qu’il ne tenait pas trop à ce que la photo soit diffusée, ou qu’il aurait préféré être prévenu, mais pour ensuite parler du « Plan du Double » ou pour nous féliciter d’avoir réalisé cet « Espace Éphémère » qui marquait le bicentenaire de son auteur préféré. Non, il n’a parlé que de la photo le montrant à côté de vous, et comme s’il se foutait de Dostoïevski… Je n’ai pas compris sa réaction, alors que la photo est bienveillante. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette rencontre inopinée ?

Marc-Édouard Nabe : C’est surtout Alexandra qui a été furieuse en lisant sa réponse… Elle a traité Markowicz de « merde », de « connard », et d’« hypocrite » ! Comment lui donner tort ?… On ne s’est pas « croisés » chez Manor, un supermarché dans les hauteurs de Lausanne : c’est moi qui l’ai reconnu de dos et apostrophé, André Markowicz est venu vers nous tout sourire, me remettant très bien et on a discuté aimablement pendant au moins 10 minutes. À aucun moment, il ne m’a montré la moindre hostilité, et à la fin, il m’a même encouragé à le contacter pour qu’on continue notre discussion. Je l’avais déjà rencontré, moins de temps d’ailleurs, au milieu des années 90 au Théâtre du Soleil à Vincennes, et cette fois-là avec Laura Antonietto, lors d’une représentation d’Oncle Vania de Tchekhov mise en scène par Robert Cantarella qu’il avait traduit. Pareil : très aimable, alors qu’on était moins loin d’Apostrophes qu’aujourd’hui…

M. : De quoi avez-vous parlé chez Manor ?

M.-É. N. : Eh bien, déjà de Manor, qu’est-ce qu’il foutait là, puisqu’il n’habite pas Lausanne !… Monsieur Markowicz était simplement venu s’acheter un sandwich pour aller le manger dans sa chambre d’hôtel, et le plus marrant, c’est qu’il m’a donné le nom de son hôtel, Le Cristal, qui est celui-là même où j’étais descendu la première fois que je suis venu à Lausanne, en avril 2018, pour voir Antoine Rosselet, mon assistant, et faire le point sur le plan des Porcs 2. Comme c’est mignon : le même hôtel ! On a bien rigolé sur ce choix entre dostoïevskiens. Markowicz m’a dit qu’il venait à Lausanne d’une façon régulière pour donner des sortes de conférences-cours à des étudiants sur le théâtre. Lors de ce « croisement », Markowicz a quand même eu le temps de me parler de Leonid Andreïev, l’auteur qu’il faisait travailler à ses élèves à ce moment-là, et que je ne connaissais quasiment pas, sauf que c’est Andreïev qui avait écrit cette pièce, Larmes de Clown, portée à l’écran par Victor Sjöström, en 1924, sous le titre He Who Gets Slapped (« Celui qui recevait des gifles »), avec Lon Chaney, un film qui m’a beaucoup marqué.

Là, c’est Markowicz aujourd’hui qui mériterait des gifles, pour son hypocrisie en effet. C’est André Hypocricz !

C’est ce que dit Alexandra encore : les types se comportent dans la vie exactement à l’inverse de ce qu’ils prétendent avoir appris des livres ! Ce n’est pas la première fois qu’on le remarque. Markowicz donne depuis des décennies, des leçons de probité, de vérité, de franchise, d’humanité qu’il aurait apprises chez Tchekhov, Pouchkine et les autres, et lui dans la vie se comporte comme une « merde ». Voilà un traducteur qui doit sa réputation, usurpée à mon sens, à un être suprêmement humain d’une grandeur infinie qui s’appelle Dostoïevski, et qui, lorsque sa réputation à lui, Markowicz, est mise en danger, réagit mesquinement selon des critères d’un petit fonctionnaire beauf et étriqué, comme d’ailleurs on en retrouve plusieurs types dans l’œuvre de Dostoïevski ! Il n’avait qu’à me retourner le dos une fois que je l’avais reconnu en disant qu’il n’acceptait pas de discuter avec un « antisémite-pro-islamiste » tel que moi. Ça aurait été plus franc et plus clair. À part sur Andreïev, on a évidemment parlé de Dostoïevski, et je lui ai même dit que j’avais plusieurs choses à reprocher à ses traductions. Il avait l’air intéressé et curieux de mes réticences, sans acrimonie. Il a même pris mon mail sur son portable, promettant de m’écrire… J’avais déjà remarqué avant qu’il n’était pas net sur le sujet, un copain avait assisté à une conférence en 2011 où Markowicz n’avait cessé de cracher sur notre idole commune, montrant qu’au fond, il détestait Dostoïevski, et pour des mauvaises raisons…

D. M. : Quelles sont ses raisons ? 

M.-É. N. : Avant tout, l’antisémitisme. Quand il n’est pas médiatisé, Markowicz se met en transe avec une haine sans pareille contre l’antisémitisme de Dostoïevski qui, s’il est loin d’être négligeable, n’est pas non plus central ni dans son œuvre ni dans son comportement vital, surtout qu’il a vécu, je le rappelle, dans la période 1860-1880… Markowicz croit baiser Dostoïevski en le traduisant, on connait ce zagdanskisme : «  Moi, juif, je suis supérieur à un antisémite car je peux entrer dans son Cerveau »… Croient-ils ! C’est pas demain que Marko ou Zag vont entrer dans les cerveaux de Céline, Heidegger, Spinoza, ou Dostoïevski ! Markowicz n’a jamais voulu traduire autre chose que les romans, dans lesquels, chaque fois qu’il peut, il fait comme les autres traducteurs, c’est-à-dire qu’il remplace le mot « youpin » (jid) que Dostoïevski emploie quasi systématiquement, par celui de « juif ». Si Dosto emploie « jid » plutôt que « yevreï », ou bien « iudeyskiy » ou d’autres encore, c’est que ceux-là n’ont pas la connotation péjorative de « jid » qu’il veut donner et qui veut dire « juif » aussi, mais dans le strict sens de « youpin ». Markowicz aurait bien aimé avoir eu le droit de planter Dosto à chaque fois qu’il l’utilise, mais son éditeur d’Acte Sud qui publie ses traductions lui a certainement dit « nein ! », et en même temps ça a soulagé Markowicz de ne pas avoir eu à écrire « youpin », « youpin », « youpin » des dizaines et des dizaines de fois sur tant et tant de pages…

D. M. : Il y en a tant que ça ?

M.-É. N. : Mais oui ! Dans L’Adolescent, le héros Versilov parle du « royaume des youpins »… L’usurière dans le chapitre 6 de Crime et Châtiment est définie comme « riche comme un youpin » ( Bogata kak zhid ), et ni Markowicz, ni Chuzeville, ni Guertik, ni Mongault, ni même Adamov, n’osent le traduire, ça. Au risque de faire passer le crime de Raskolnikov pour un crime antisémite ! En plus, c’est un étudiant rencontré dans un café par le héros, et même pas Raskolnikov qui parle… C’est naturel pour Dostoïevski d’appeler les Juifs des « youpins », ça fait partie de son langage et c’est un crime sans châtiment que de l’édulcorer. L’antisémitisme de Céline est sans arrêt mis en avant pour lui nuire, celui de Dosto est sans arrêt mis en arrière pour essayer de ne pas lui nuire. Même Joseph Frank, dans sa biographie, passe, glisse en une demi-page sur plus de 1000, sur le sujet. Pourtant, c’est là. Peu l’ont affronté. Et tous atténuent. Yevreï, c’est « israélite » ; jid, c’est « youpin ». Point. Pour bien faire, il faudrait mettre israélite chaque fois qu’il dit juif sans péjoration, ce qui est rare, et mettre youpin quand il le fait avec, c’est-à-dire presque toujours. Finalement, ne jamais écrire le mot juif nulle part ! Seul Aucouturier, le plus honnête, s’approche de cette solution en troquant « israélites » pour « juifs » et « juifs » entre guillemets pour « youpins ». C’est le maximum pour la Pléiade. Mais les autres ! Ils censurent carrément en remplaçant « youpin » par « juif ». Par exemple, dans les lettres, lorsqu’un correspondant reproche à Dosto l’utilisation de « youpin », on ne comprend rien. On se demande en lisant en quoi c’est si grave que Dostoïevski appelle les juifs « juifs » ?  D’ailleurs, même en émasculant le mot, Bartillat s’est fait massacrer lorsqu’il a édité le tome 3 de la correspondance générale en 2001 ! C’est seulement dans l’excellent livre de David Goldstein Dostoïevski et les Juifs que les passages aussi bien du Journal d’un écrivain que de certaines lettres ont récupérées leur mot youpin partout… Très bon, ce Goldstein. D’ailleurs, Marko lui a piqué sa principale diatribe contre Dosto qu’il ressort partout depuis 25 ans, même ça, il ne l’a pas trouvé seul. 

D. M. :  De quoi s’agit-il ?

M.-É. N. :  D’une scène des Karamazov où il y a un dialogue entre Aliocha et la petite Lisa qui lui demande si les crimes rituels des Juifs-youpins qui à Pâques volent les enfants, leur découpent les doigts, les crucifient et les égorgent, c’est vrai ? « Je ne sais pas. » répond Aliocha. Markowicz bondit : « Quand j’ai vu ça, — réellement, je suis tombé malade. Comment, s’il est décrit comme un saint, ou, disons, comme le personnage le plus proche de Dostoïevski, peut-il répondre je ne sais pas à une question pareille ? »… D’abord, c’est le personnage d’Aliocha qui parle. C’est quoi cette confusion indigne d’un soi-disant grand connaisseur de littérature ? Ensuite, qui décide qu’Aliocha est « le personnage le plus proche de Dostoïevski » ? Sentimentalisme réducteur ! Et enfin, pourquoi Aliocha seul, dans le roman, serait-il un « saint », la figure angélique du Russe pur toute d’un bloc, alors que toutes les autres sont multiples ? « Impardonnable ! » hurle Markowicz. Ce qui est impardonnable, c’est de mettre sur le dos de Dosto cette incertitude d’un de ses personnages. Aliocha antisémite ? Dostoïevski n’avait pas le droit selon Markowicz, il a sali, trahi son héros par un propos antisémite — et limite conspi ! — de l’auteur lui-même. Comme si Dosto avait besoin de glisser ça là, en pleines rédactions d’articles non équivoques sur la question dans son Journal d’un écrivain ! Mais non ! Ça fait partie de la virtuosité de Dostoïevski de mélanger dans le même personnage le bien et le mal. Les intellos s’en gargarisent dans tous les autres cas, mais pas là !

D. M. : Markowicz s’est-il déjà exprimé sur la question de la traduction du mot « youpin » ?

M.-É. N. : Pas vraiment. Il parle toujours des passages inadmissiblement antisémites dans les essais et articles, mais pas beaucoup de ceux dans les romans qu’il a pourtant accepté de traduire d’une façon émasculée, ce qui, au passage, lui a rapporté 100 000 euros avec lesquels il a pu s’acheter un appartement à Saint-Petersbourg !… C’est surtout un texte de Dostoïevski présenté sans arrêt par Markowicz comme un repoussoir antisémite rédhibitoire qui coince Markowicz, mais il n’en dit jamais rien. La Question Juive, il faut le lire ! Il s’agit de tout un numéro copieux de son Journal d’un écrivain datant de mars 1877, et qui est la réponse à une série de lettres d’un Juif, Korver, qui avait écrit à Dosto de sa prison où il était puni pour « escroquerie », escroquerie perpétrée contre celles d’autres Juifs qui le dégoûtaient, dit-il, cherchant ainsi à les punir et à se couper de son milieu de fanatiques religieux juifs conservateurs. C’est passionnant. Être exclus de sa communauté n’empêche pas ce Korver d’avoir certaines choses à reprocher à l’auteur de L’Idiot dont il est grand fan, par exemple lorsque celui-ci met sur dos de tous les Juifs les exactions des seuls « youpins », Korver reprend le terme à son compte. Dans ses lettres à Dosto, Korver fait bien la différence entre les Juifs riches et profiteurs et les Juifs misérables autant exploités que les Russes pauvres. Et à un moment, il lui demande pourquoi il utilise toujours le mot « youpin ».

D. M. : Et que lui répond Dostoïevski ?

M.-É. N. : Il lui répond qu’il ne savait pas que c’était si injurieux et il fait de la surenchère ! Pour réfuter qu’il est antisémite, Dostoïevski explique pourquoi il a des raisons de l’être ! C’est pas loin du Salut par les Juifs de Bloy… Il ne se justifie pas en larmoyant, il se défend en attaquant. Il joue sur la rivalité entre peuples élus, car pour le Tsar des Lettres Dosto 1er, les Russes sont les vrais théophores… Il n’en démord pas : il accuse les Juifs de « ségrégation volontaire érigée en dogme religieux », de « refus de fusionner » de « malveillance », d’« intolérance », de se tenir à l’écart, de faire  bande à part, de vouloir faire un état dans l’état (Statu in statu). Dans La Question juive, Dostoïevski inclut à sa réponse des extraits de la lettre de Korver, puis une autre réponse plus dense et d’autres extraits de lettres de Korver. Puis, il mélange encore d’autres bouts d’autres lettres de correspondantes juives : Tatania, Sophie, la seule à qui il répond sans employer le mot jid. Ce numéro de mars 77 fait très collage moderne, quasi dada… Du Schwitters littéraire ! Un chapitre est ensuite consacré aux funérailles d’un certain Hindenburg, docteur protestant qui a soigné des Juifs pauvres. Il a un jour emmailloté un bébé avec sa propre chemise, tout en espérant que ce « pauvre petit youpin » en grandissant donnera un jour sa chemise à lui à un chrétien. Le mot « youpin » est mis dans la bouche du doc. À ses obsèques, les trois religions se réunissent éplorées. Dosto remarque que les Juifs, pour une fois, ont accepté de se mêler aux autres, mais c’est « un cas isolé », c’est le titre de la séquence… Un cas isolé d’union et d’harmonie entre Juifs et pas juifs, mais, rappelle Dostoïevski, grâce à un Protestant qui par sa charité œcuménique a suscité une grandeur d’âme possible chez le Juif futur qui devra s’en inspirer, seul espoir pour combattre l’antisémitisme ! Mais pour finir, Dostoïevski signale qu’il n’y croit pas !

D. M. :   C’est ça sans doute qui indigne Markowicz…

M.-É. N. : Moi, ce qui m’ « indigne », c’est que Markowicz lise tout ça au premier degré et avec des pincettes sur le nez… J’ai entendu souvent Markowicz dédaigner les articles de Dostoïevski, en disant qu’ils portaient ombrage à son génie romanesque, ce qui est archi-faux ! Je prétends qu’on ne peut pas comprendre les romans de Dostoïevski si on ne s’intéresse pas à son travail « journalistique », surtout que la plupart des premiers sont nourris par l’écriture des seconds : pas Crime, qui précède un fait divers similaire mais L’Idiot à coup sûr pour l’écriture duquel il a plongé dans les news de son temps. Et quand il ne pouvait plus écrire dans des journaux officiels, Dosto a créé son propre support, Journal d’un écrivain, pour s’exprimer sur les faits divers et les grands sujets de son temps.

D. M. : J’en connais un autre qui a fait ça…

M.-É. N. : Si on reconnaît à Dostoïevski une puissance prophétique sur le présent de son époque qui a d’ailleurs rejailli sur le présent de la nôtre, c’est parce qu’il passait plusieurs heures par jour au café à dépouiller tous les journaux, y compris les français, qu’il pouvait trouver, que ce soit en Allemagne, en Suisse ou en Italie, les différentes terres de son exil… Sans parler des véritables bijoux de littérature pure sertis dans la masse prodigieuse d’analyses d’événements mêlées à des souvenirs… Markowicz a détaché du Journal les « Douce », « Bobok », « Une sale histoire » et autres récits « clean ». Mais connement, il n’a pas voulu se frotter aux articles politiques ou « littéraires » du Temps et de L’Époque, comme celui sur Edgar Poe par exemple, dont personne ne parle jamais… Poe a été une inspiration capitale de Dostoïevski, plus forte encore que l’attraction qu’Edgar a exercée sur Baudelaire ou Mallarmé… Non, je vous le dis : Markowicz ne touche pas au reste, qui est pourtant majeur­, de l’œuvre de Fiodor, c’est caca ! C’est comme Luchini qui ne s’aventure pas chez Céline hors du Voyage et de Mort à Crédit… Bien pratique !

D. M. : Rassurez-moi, vous n’avez pas pu dire tout ça à Markowicz chez Manor !

M.-É. N. : Non bien sûr, mais sa façon de me parler de Dostoïevski m’a rappelé Henri Godard « croisé » également devant ma galerie de la rue Sauton en juillet 2016, et qui me parlait si mal de Céline… Quand j’ai évoqué l’idée d’emmener Markowicz à Vevey pour voir la pension où Dostoïevski était descendu en 1868 avec sa femme Anna, j’ai bien senti que le traducteur n’en avait rien à foutre… D’accord, on peut ne pas être autant pèlerin dans l’âme que moi, mais à ce point de dédain pour l’auteur à qui il doit tout, c’est bizarre… Alexandra l’a même invité à venir dîner chez nous à Lausanne, j’ai vanté ses talents de cuisinière, elle lui aurait fait des rillettes de thon suivies d’un bœuf bourguignon et d’une salade de fruits étoilée, le tout arrosé d’une des bouteilles de Chasse-Spleen qu’on rapportait en revenant de Paris en bus de nuit… Markowicz n’a pas dit non, il a fait le beau, si on peut dire, devant l’enthousiasme du modèle de Patience 4 qui, je le précise, n’était pas encore sorti !… Voilà pourquoi Markowicz s’est prêté très naturellement à la petite séance de photos sympathiques qu’il renie aujourd’hui, trop trouillard d’être vu en ma compagnie. J’aurais dû lui en faire une seul avec Alexandra, rien que pour voir la gueule de sa Françoise Morvan lorsqu’on l’aurait publiée !

D. M. : C’est sa compagne, je crois.

M.-É. N. : « Non, on n’est pas mariés, on travaille ensemble »  dit-il toujours… Il est pénible chaque fois qu’il prononce le prénom de « Françoise » dans ses interviews, comme si c’était le nom d’une vestale, d’une pythie. Ça fait pitié ! C’est peut-être même Maman Morvan, qui sait, qui lui a remonté ses petites bretelles lorsqu’il lui a raconté qu’il avait discuté un moment avec moi chez Manor. Vade retro, Nabanas !

D. M. : À part l’« antisémitisme », que Markowicz pense sans doute que vous avez en commun avec Dostoïevski, qu’est-ce qu’il peut bien vous reprocher ?

M.-É. N. : Toujours les mêmes conneries : mes « positions » sur le terrorisme islamique… C’est en fouillant dans son Facebook qu’on peut avoir des réponses sur les « idées » politiques de Markowicz. J’avais déjà remarqué qu’il faisait des rapprochements oiseux entre Dostoïevski et Tolstoï, jugés selon lui nationalistes et donc d’une certaine façon « terroristes », nocifs pour la Russie, sa Russie idéalisée à lui bien sûr, en gros humaniste, tchekhovienne, et qu’il allait jusqu’à traiter les deux monstres de « barbus », comme des islamistes. « Je déteste toutes les barbes » dit Markowicz. Pour lui tous les barbus se ressemblent ! Tous fanatiques ! Rodin, Maillol, Brancusi, Monet, Cézanne ? Hop, dans le même panier de vilains barbus ! N’importe quoi. Sur son Facebook donc, Monsieur Markowicz multiplie les « chroniques » sur son époque qu’il réunit ensuite en volume. Quand il s’agit de lui, ça ne dérange pas Markowicz qu’un « intellectuel » fasse du journalisme ! On trouve dans son bistrot ­— c’est un mot qui vient du russe — du commerce virtuel plein de considérations, la plupart hyper-bien-pensantes… Tout en se croyant résistant à une doxa fasciste, Markowicz tombe dans des aberrations quasi-conspies. Par exemple, il balance le truisme bien connu de Ben Laden, agent de la CIA, ou bien celui de Daesh création des USA, et des Talibans évidemment barbares anti-Afghans…

Toujours ses petites bretelles — je ne sais pas pourquoi il me fait penser à Toulouse-Lautrec, mais un Toulouse-Lautrec des bras ! —, il se les est fait d’ailleurs férocement remonter par ses friends qui, à juste titre, l’ont remis en place sur ses bévues politiques… En revanche, soyons juste, il peut avoir raison sur Bachar el-Assad ou curieusement sur Jean D’Ormesson qu’il a bien fustigé à sa mort, ou bien sur les vaccins ou sur l’Amérique, mais ça ne suffit pas. C’est comme Patrick Cohen, qui est très bon sur le Covid et les conspis, mais qui, dès qu’il peut, se vautre dans de la doxa boueuse en compagnie de Caroline Fourest, Finkielkraut, Alain Bauer et autres… Mais s’il y a, avant tout, un sujet qui fâche Markowicz et qui, pour changer un peu de métaphore, fait l’objet du savon qu’il se fait régulièrement passer sur tout son petit corps, c’est Israël ! On s’aperçoit là que Markowicz est un Juif anti-sioniste tel que Zagdanski, lui, Juif auto-antisémite, a oublié de « pulvériser » dans ses séminaires de merde. En effet, Markowicz est totalement contre Israël, mais d’une façon louche, bien sûr. Il se vomit d’être ce qu’il est, ce qu’il hait même… Quand on est juif comme lui, ce n’est pas normal d’être à la fois antisioniste et anti-antisémite à ce point… Ça va loin.

D. M. : Jusqu’où par exemple ?

M.-É. N. :  Jusqu’à chier sur Soljenitsyne ! Et dans un pot de chambre particulièrement crado : Charlie Hebdo ! En effet, en 2008, l’année de sa mort, Markowicz n’a rien trouvé de mieux que de s’en prendre à l’archipéliste du Goulag… André-la-chochotte a été choqué par l’antisémitisme — revoilà le monster du Loch-Ness — présent dans la somme énorme de Soljénitsyne, Deux cents ans ensemble, publié « scandaleusement » par Fayard en 2002-2003. Markowicz n’a pas compris que sortir ce livre, c’était la réponse vengeresse de l’éditeur Claude Durand à la campagne, pas de Russie mais de France ! menée en 2000 contre lui et son auteur Renaud Camus par l’armée des anti-antisémites parisianistes, où Markowicz a toute sa place… Pote sans dégoût de Philippe Val, et en pleine époque islamophobique de Charlie, Markowicz a donc osé écrire un article minable contre Soljenitsyne. Monsieur s’indigne que « Soljenitsyne, occupé pendant trente ou quarante ans à composer les dizaines de milliers de pages de son épopée sur la Révolution, La Roue rouge, a trouvé le temps de consacrer un ouvrage de plus de mille pages à ce qu’il appelle “le problème juif ” » !J’ai l’article là, il appelé ça : Les Juifs, « trop nombreux », de Soljenitsyne… Et c’est illustré par des « dessins » du nul Charb, un strip notamment où on voit un type demander à Soljenitsyne : « M. Soljenitsyne, il parait de plus en plus évident que vous étiez une vieille merde xénophobe antisémite et nationaliste… » «  C’est vrrrai.. » répond le « barbu » pas ressemblant et avec un accent bien marqué raciste, et l’autre ajoute : « Dès lors, quoi d’étonnant que vous séjournâtes au goulag ? » Non seulement c’est pas drôle, mal dessiné et mal écrit, mais ça veut tout dire de ce qui mijote au fond de ces gauchistes d’extrême droite de Charlie à la Charb : le désir d’anéantissement de tout parole pas « conforme »… La bande de Wolinski, publiée dès la mort de Soljénitsyne, où il s’engueule violemment avec lui, était autrement plus drôle et courageuse… Bref, dans son torche-cul d’octobre 2008, Markowicz, en tant que Juif russe, ne supporte pas que Soljenitsyne voie en Russie « deux communautés irréductibles : les Russes victimes, et les Juifs envahissants sinon envahisseurs. Et tout repose sur ce postulat qu’un Juif russe ne peut pas être Russe, puisqu’il est juif ». Il reproche aussi à Soljenitsyne d’énumérer, pendant des pages et des pages « les noms de tous les leaders, bolchéviques ou non, d’origine juive ». C’est exactement ce que Céline faisait déjà dans Bagatelles !… Et pour finir, en bon dénonciateur, ce qui donne raison à Soljenitsyne, Markowicz écrit au sujet de Deux cents ans ensemble : « Ces volumes sont parus chez Fayard, qui détient les droits mondiaux de l’auteur. Ils n’ont suscité, à part un article de Jean-Jacques Marie (« L’antisémitisme complaisant de Soljenitsyne ») aucune protestation réelle… » Que fait la police qui emmènera l’éditeur Claude Durant au goulag, loin de Saint-Germain ? Quand on n’est capable d’écrire que ça sur le plus grand écrivain russe de la seconde partie du XX e siècle, on n’est plus crédible comme le traducteur de celui de la seconde du XIX é qui, entre parenthèses, aurait dit la même chose que son successeur !… Et en 2018, pour le centenaire de l’écrivain, j’ai remarqué que Markowicz avait récidivé contre Soljenitsyne, ça le tient au corps : « Ne faisons pas l’impasse sur l’idéologie panslaviste et le discours antisémite d’Alexandre Soljenitsyne », c’est le titre d’un grand article dans Le Monde qu’il crachota et auquel Georges Nivat a répondu, mais en vain… 

D. M. : Vous avez l’air d’apprécier Soljenitsyne…

M.-É. N. :  J’ai toujours bien aimé Soljenistyne. Vous avez vu le film que Sokourov lui a consacré en 1998 ? Une merveille, le seul film intelligent sur un écrivain : bien sûr, on les voit tous les deux se parler sur un banc dans la forêt, ce qui est passionnant, mais Sokourov filme aussi Soljenistyne silencieusement, en très gros plan, dans son bureau, crayon à la main en train d’écrire, et pendant de longues minutes, un peu comme Clouzot avait filmé Picasso et Karajan, même si c’est plus spectaculaire et visible avec un peintre ou un musicien… En effet, que faire de mieux pour rendre le travail d’un créateur sinon montrer son visage et les poils de ses moustaches, le coin humide de son œil, le plissement de ses veines de mains pendant qu’il agit ? Et ce que Soljé balance tout au long de ces trois heures ! Sur tous les sujets… Sur Tchékhov, par exemple, c’est superbe, et on aperçoit même un bref bout de document filmé, le seul à ma connaissance, de Tchékhov vivant ! Ah, c’est autre chose que les truismes que marmonnent Markowicz et sa Morvan à tous les micros culturels des émissions théâtreuses depuis vingt-cinq ans ! Marre de leur laborieux « travail à la table » sur La Cerisaie ou Ivanov avec les metteurs en scène soumis comme des moutons à leurs diverses traductions…

D. M. : À priori, je vois que vous aimez aussi Anton Tchékhov !…

M.-É. N. : Et comment ! Mais je ne me sers pas de Tchékhov comme Morvan et Markowicz, c’est-à-dire systématiquement comme une sorte d’antithèse dépréciative de Dostoïevski, pour dénigrer celui-là en comparaison de celui-ci… L’un serait un docteur clean humaniste pas du tout antisémite et l’autre un malade barbu crado sans cœur et antiyoupins…  Bref, je n’oppose pas une mouette à un joueur, moi !

D. M. : Je me rappelle que dans L’Homme qui arrêta d’écrire, vous compariez les émissions de télé-réalité à des pièces de Tchékhov… Mais revenons à Dostoïevski et à Markowicz. J’ai trouvé, en effet, qu’il s’est fait  très discret pour « fêter » le bicentenaire de la naissance de l’auteur des Frères Karamazov en 2021…

M.-É. N. : Oui, je n’ai pas vu passer grand-chose de son côté, si ce n’est une petite interview d’une page qu’il a donnée dans Marianne, ce torchon crypto-extrême droitier — qu’il devrait détester, mais non, car comme lui, là-dedans ils sont tous antiarabes —, et où il a été interrogé sur la « Montagne russe » Dostoïevski par, je vous le donne en mille… le petit Matthieu Giroux !

D. M. : Ah, c’est pas le directeur de la revue droitière et chauvine Philitt qui était venu chercher des noises à David Vesper dans votre galerie après l’article que celui-ci lui avait consacré dans sa revue Adieu, ce qui a donné lieu à un Éclat en juillet 2016 (https://www.youtube.com/watch?v=fZh8yD18ri8) ?

M.-É. N. : Exactement ! Et pas que ! Matthieu, que j’ai bien connu avec son copain Kevin, celui-là même qui m’avait déjà balancé sur Markowicz en 2011, est un des personnages, très accessoires, des Porcs 2 qu’on retrouve dans le chapitre de la péniche d’« Olaf », et qui participe justement à une conversation sur le dostoïevskisme du livre en cours !… Encore un petit droitiste littéraire qui ne comprend rien à rien… Sinon, pour le bicentenaire, j’ai vu la captation d’une conférence donnée à Strasbourg — une ville que vous connaissez bien, je crois — par Julia Kristeva, en compagnie de Markowicz, le 26 octobre… « L’événement central du bicentenaire » dit le modérateur Nicolas Aude… La pauvre Kristeva, de plus en plus usée — par cinquante ans de Philippe Sollers ? — , a glissé sur plusieurs peaux de lapsus, comme par exemple celle d’appeler Dostoïevski … Stravroguine ! ou alors a chuté dans plusieurs trous de mémoire gênants comme celui de ne plus se rappeler le nom de… Casanova ! Elle s’est lancée également dans un topo bourbeux et ringard sur Dostoïevski grâce auquel j’ai compris l’origine de son intérêt récent pour lui : les thèmes que Dostoïevski aurait annoncé dans ses œuvres — et qui collent très bien à son féminisme psychanalyteux à elle — sont ceux du féminicide ­— Nastasia, balanceuse de son porc Totsky puis tuée par Rogojine — et de la pédophilie — la confession de Stravoguine qui a violé une petite fille —…

D. M. : Ils ont parlé de ça ? Et qu’a dit Markowicz ?

M.-É. N. : Rien, justement, il a fermé sa gueule, tellement révérencieux pour « la parole de Julia », pour qui il sait très bien que Dostoïevski est une énorme plaque à côté de laquelle la vieille psy est automatiquement. Elle ne comprend rien à Dostoïevski, Sollers non plus d’ailleurs. C’est pas leur truc. Kristeva a ensuite mouliné soporifiquement un abstrait charabia post-freudique  à deux kopecks. Dostoïevski « auteur de la jouissance » a-t-elle même dit-elle dans un sollersisme facile et faux… Elle n’a pas arrêté d’insister sur le sophisme suivant « l’écriture et la lecture comme expérience intérieure », ce qui, au passage, est tout à fait à l’opposé de ce qu’il faut penser de ces deux actes.

D. M. : En effet, et vous l’avez très bien démontré dans votre plan du Double lors de la journée de l’Espace éphémère sur WikiNabia. Pour vous, il faut se mettre dans la tête de l’écrivain qui a écrit ce qu’on lit, et la lecture ne doit pas renvoyer aux névroses du lecteur. Vous l’avez dit souvent, par exemple, à l’époque de L’Homme qui arrêta d’écrire, à Judith Bernard, à qui vous expliquiez que le lecteur n’avait pas à venir « salir le texte » avec ses propres goûts et ses références, mais qu’il devait comprendre ce que l’écrivain a voulu faire dans ses livres, et plus largement tout artiste dans ses œuvres.

M.-É. N. : Après une série de banalités, que Kristeva a cru valider par les écrits de Georges Bataille, et entre deux coups de langue ridicules à Markowicz — « C’est un génie » — , Madame Joyaux a pris tous les gens de son assistance pour des idiots. Elle a d’abord dit qu’elle comprenait qu’on pouvait ne pas aimer Dostoïevski parce que c’était un « forçat, pédophile, criminel ». Sic, sic, sic ! Pédophile ? Criminel ? J’ai bondi en écoutant ça !

Heureusement, une intervenante à la fin lui a fait ravaler ses insinuations, qui sont en plus très connues et très infirmées depuis par les nouveaux biographes de Dostoïevski…

Ça vient d’abord d’un des pires faux amis de Dosto, Strakhov, un de ses collaborateurs au Temps et à L’Époque et qui devait tout à Dostoïevski et qui déjà s’était rendu à mes yeux impardonnable en faisant exprès de ne pas présenter Tolstoï à Dostoïevski alors qu’ils étaient un jour dans la même pièce et qu’ils ne s’étaient pas vus…

Strakhov a fait courir ce bruit, une fake new avant la lettre, que Dosto lui avait avoué qu’il avait été pédophile… D’après cette ordure, lors de ses abattements consécutifs à ses crises d’épilepsie, Dosto lui aurait dit qu’il « se croyait un scélérat impénitent, accablé par le poids d’une faute informulable, d’un crime monstrueux ». Autrement dit, ce serait la culpabilité d’avoir touché à une enfant qui l’aurait rendu épileptique ! La vérité, c’est que pour choquer dans les salons bourgeois, par exemple dans celui des petites sœurs Korvine où il était invité à boire le thé, il arrivait que Dosto raconte un ancien projet de roman où un type raffiné avait enfoui son acte pédophile sur une fillette de dix ans. Et ça venait d’un fait vrai : le jeune Fiodor avait été copain, enfant, avec une fille de 9 ans qui s’était fait violer sous ses yeux par un mec ivre et c’est lui, le petit Fiodor qui, la découvrant en sang, était allé chercher son père toubib pour qu’il essaye de la sauver, en vain. Ça le marqua à vie, cette histoire, et par la suite, Dostoïevski a dit que c’était pour lui le pire des crimes, et qu’il en avait affublé son héros Stravoguine dans Les Démons pour le punir. C’est tout. Le reste sont des racontars que Kristeva relaie et qui viennent d’… André Gide ! Voilà, la référence de madame Julia Kristeva ! « Gide, le grand passeur de Dostoïevski » dit-elle bêtement… Une fausse vérité incrustée depuis cent ans dans l’esprit bourgeois, et un point commun de plus avec son mari : faire confiance à la parole d’un Gide parce que soi-même on travaille pour Gallimard ! Misère !… Kristeva a affirmé ensuite que Dostoïevski avait dit également à Tourgueniev qu’il avait violé une petite fille et que l’autre lui aurait répondu « qu’est-ce que ça peut me faire ? » Réponse de Dosto avant de claquer la porte au nez de l’auteur de Fumée : « Je suis méprisable mais vous l’êtes encore plus !… ». Quand Kristéva raconte cette anecdote, elle démontre qu’elle n’a pas compris la réponse de Dosto. Si c’est vrai, et ça m’étonnerait que ce ne soit pas déformé, c’était à coup sûr un test de Dosto sur le bourge puant à succès qu’était Tourgueniev, ce grand insensible, rien que pour voir comment il réagirait. …

D. M. : Kristéva, elle, comment a-t-elle réagi aux objections de l’intervenante à la fin de sa conférence ?

M.-É. N. : Très gênée, et bien obligée de revenir en arrière pour bafouiller qu’il n’était pas question bien entendu de considérer la rumeur infondée d’un Dostoïevski pédophile, et qu’il ne fallait pas confondre l’auteur avec son personnage Stravoguine qui, lui, fait bien cette confession dans Les Démons. Mais trop tard ! C’est d’ailleurs ce discours tout prêt de rétropédalage, de rétropédophilage ! qu’elle ressort systématiquement lorsqu’elle y est acculée, sinon, ça ne la dérange pas de faire passer auprès des ignares le message d’un Dosto lui-même pédophile !

D. M. : Pourtant, on sait depuis notre entretien paru dans Nabe’s news, J’accule… ! qu’un grand écrivain ne peut pas être pédophile…

M.-É. N. : En effet, à relire… La suite, c’est pour bientôt, je crois, non ? Pour continuer à semer de la confusion sur ce sujet, Kristeva a même appelé à sa rescousse Proust… En effet, à la fin de La Prisonnière, il y a d’abord un passage, alambiqué et même confus, où Proust mélange les livres de Dostoïevski, les personnages et les sentiments qu’ils suscitent, soi-disant, puis il démarre un dialogue entre Albertine, qui suspecte Dosto d’avoir trempé lui-même dans le crime pour en parler si bien, et le narrateur qui la contredit en faisant bien la différence… Dosto aurait lui aussi commis le crime de fendre à coup de hache le crâne d’une usurière pour l’avoir décrit si parfaitement ! Allons ! C’est par intérêt puissant pour le reniflage des recoins les plus sordides de l’individu que Dostoïevski s’est intéressé à la question pédophilique, d’autant plus, je l’ai dit, qu’il avait assisté tout jeune au viol d’une fillette, et que ça l’a hanté. Toutes ces nuances échappent aux anciens structuralistes tel-quelistes de la bonne gauche bourgeoise parigo-freudo-lacanienne qui maintenant jouent les pères et mères fouettardes sur ces questions après avoir promu la pédophilie libertaire des années 70, c’est connu… Aucune réfutation historique n’a suffi aux intellos pour les faire renoncer à soupçonner Dostoïevski d’une pédophilie réelle et personnelle. Les lettrés prennent tout au pied de la lettre pour se rassurer dans leurs fantasmes à eux !… C’est là où on constate que l’esprit conspi s’insinue jusque dans les plus « hautes » sphères… Dans une autre conférence, Kristeva va plus loin encore dans la saloperie puiqu’elle parle de « témoignages plus ou moins vraisemblables », de vagues sources mais « pas authentifiées » qui raconteraient que Dostoïevski aurait assisté à un viol, mais elle sous-entend que c’est sujet à caution, alors que pas du tout ! Pour elle, la confession de Stravoguine serait peut-être un masque pour cacher des faits réels, ceux « d’abus » que Dosto aurait fait subir ou bien subis lui-même dans son enfance ou au bagne !… Ou alors « l’objet fillette » serait un masque pour refouler une homosexualité trouble chez lui. N’importe quoi ! Pour bien brouiller les cerveaux, pour bien épaissir encore la bouillie de doutes, Kristéva ose tartiner son public de la thèse débile d’un Dostoïevski violeur ou bien violé, qui sait ?, « possédé » en tous cas par un trauma réel ou imaginaire, qu’importe…

D. M. : Et qu’a dit Markowicz de tout ce galimatias que Kristeva exposait ?

M.-É. N. : Il a continué à garder le silence au moment où la question d’une éventuelle pédophilie réelle de Dostoïevski fut abordée. C’est un point de plus en moins pour l’estime dans laquelle on est censé le tenir. Sans doute que « pédophile », ça va bien avec « antisémite ». Tout est bon à prendre pour salir la figure de l’écrivain, y compris le confondre avec ses personnages ou bien inventer des sources biographiques à son génie transpositeur. C’est mon Rosselet qui s’étonnait qu’on prenne toutes les punch-lines de Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray pour celles de Wilde lui-même…

D. M. : Parlons maintenant du travail de traducteur de Markowicz …Tout le monde s’accorde quand même à dire qu’André Markowicz a produit de remarquables traductions ! Je crois que vous êtes le seul aujourd’hui à le contester.

M.-É. N. : Avant même de le croiser à deux reprises, j’avais des préventions contre ses traductions… Markowicz est un surestimé traduc’, comme on dit trouduc’ ! Et je ne suis pas le seul à le penser. Dominique Fernandez, encore une fois excellent comme il le sera pendant l’affaire Matzneff, et fin slavophile, a dit : « En restituant cette écriture dans sa véhémence emberlificotée, aux limites du galimatias, André Markowicz rend-il vraiment service à Dostoïevski ?… J’ai abandonné sa traduction de L’Idiot au bout de cent pages. J’avais l’impression de me retrouver face à une de ces versions latines que nous faisions au lycée ». Parfaitement exact ! Je n’aime pas évidemment le côté policé des autres versions des romans de Dostoïevski, celles des traducteurs conconventionnels qui criblent sa prose de clichées et d’imparfaits du subjonctif à la française, mais je n’aime pas plus la fausse trivialité pseudo-foutraque des versions de Markowicz… C’est très pénible à lire, surtout dans le format ridicule des éditions Actes Sud. La vérité, c’est que Markowicz est un mauvais écriveur, et il nous fait croire que Dostoïevski aussi. Jamais il ne vous parlera de la structure d’un roman ou de la technique d’écriture dostoïevskienne à grande échelle. Ce qu’il souligne dans la prose du géant, c’est toujours des petits détails qui n’en sont pas, mâtinés d’expressions dites en russe pour épater les gogos de France Culture ou alors des considérations psychologisantes qui n’ont rien à voir avec les échafaudages romanesques que construisait le « scénariste » et le « metteur en scène », je dis bien, qu’était Dostoïevski.

D. M. : Sait-on comment Markowicz travaille ?

M.-É. N. : Ce n’est pas un secret, il l’a raconté souvent : d’abord il traduit le texte mot à mot, et peut-être aurait-il dû en rester là, car vous prenez n’importe quel passage de Dostoïevski en russe et sur votre ordi, vous le faites passer à la moulinette de Google Traduction, vous obtenez un paragraphe qui se tient tout à fait en français et qui contient déjà toute la force chaotique travaillée de la langue dostoïevskienne.

D. M. : Par exemple ?

M.-É. N. : Par exemple, si on prend Gogol pour changer un peu de Dostoïevski, la fin de la Perspective Nevski, donnée par Libé comme un modèle de perfection traduite par Markowicz, eh bien moi je la trouve mieux par Google : la traduction littérale anti-« littéraire » rend mieux le rythme et les couleurs que Gogol insufflait à ses phrases :

No boleye vsego togda, kogda noch’ sgushchennoyu massoyu nalyazhet na nego i otdelit belyye i palevyye steny domov, kogda ves’ gorod prevratitsya v grom i blesk, miriady karet valyatsya s mostov, foreytory krichat i prygayut na loshadyakh i kogda sam demon zazhigayet lampy dlya togo tol’ko, chtoby pokazat’ vse ne v nastoyashchem vide.

PAR MARKOWICZ :

Elle ment à chaque seconde, cette Perspective Nevski, et surtout quand la nuit, dune masse épaisse, la couvre de son poids en séparant les murs blancs ou jaune paille des immeubles, quand toute la ville nest plus que lumières et fracas, quand des myriades de carrosses déboulent depuis les ponts, quand les postillons sépoumonent et sautent sur leurs chevaux et que le démon lui-même allume les lampes juste pour vous montrer le monde comme il n’est pas.

PAR GOOGLE :

Elle ment à tout moment, cette perspective Nevski, mais surtout quand la nuit s’épaissit sur elle et sépare les murs blancs et fauves des maisons, quand toute la ville devient tonnerre et brille, des myriades de voitures se vautrent sur les ponts, des postillons crient et sautent sur les chevaux et quand le démon lui-même allume les lampes afin de montrer juste que tout ça n’est pas réel.

Relu par ce « cœur de coyote » de Markowicz (dixit Markowicz de lui-même), Gogol se retrouve à écrire La nuit, dune masse épaisse, la couvre de son poids… Mais c’est quoi cette lourdeur « jolie » ? Et ça : La ville n’est plus que lumières et fracas : encore de la joliesse scolaire pour redire plus « poétiquement » ce qui est écrit brutalement ainsi : La ville devient tonnerre et brille, ce qui est bien mieux et plus cubofuturiste, presque ! Et pourquoi tous ces quand ? Gogol n’en a pas mis autant… Et la fin : juste pour vous montrer le monde comme il nest pas : jargon pseudo philo avec un « vous » ajouté qui sort d’où ? Non, « montrer juste que tout ça n’est pas réel », c’est plus froid et c’est plus beau, non ? Vive Gogol trad’ !

D. M. : OK…

M.-É. N. : Alors, une fois que le petit bonhomme a fait sa copie de mot à mot, il l’apporte à Maman Françoise qui, de son propre aveu, remet tout ça « en français », elle la grande Bretonne qui est « géniale » dit-il dans cette langue… Mon cul ! C’est Morvan qui, je l’ai compris tard, rajoute au mot à mot des expressions toutes faites qui n’ont rien à voir avec ce que dit Dostoïevski. Non, Dosto n’est pas un « relâché » qui a le goût du cliché comme Morvan veut nous le faire croire. C’est elle qui « empoétise » fémininement la prose âpre et directe de l’auteur des Karamazov. Elle a fait pareil avec le véritable amour de sa vie, le poète, breton comme elle, Armand Robin, un écrivain que je connais bien, essentiel poétiquement et politiquement. Morvan n’a pas pu changer les mots de Robin puisqu’écrits en français, mais elle a réorganisé son œuvre rééditée par ses soins comme elle l’a voulu, elle en fait une affaire personnelle de sentiment. « Pas touche à mon Robin ! » Morvan est si possessive avec Robin qu’elle fait des procès pour contrefaçon aux biographes qui osent lui emprunter des infos… Et pour l’aspect politique de l’auteur de Ma vie sans moi, elle essaye d’effacer toutes ses zones d’ombre rouge et brune ! Chaque fois qu’elle parle d’Armand Robin, on dirait une vieille chatte qui nettoie son chaton de ses glaires amniotiques, qui bouffe son placenta, comme si c’était elle qui venait d’en accoucher. Beurk ! Une folle… Et comme par hasard, Robin était aussi un traducteur, et quel ! Blok, Essénine, Maïakovski, Pasternak et Shakespeare comme son André… C’est Robin qu’elle kiffe, la Morvan, pas Markowicz : celui-ci en est d’ailleurs super jaloux. Remarquez comme jamais il ne cite Robin ! Pour Françoise, c’est Robin le grand mec, le petit Marko n’est que son « lutin breton », tel un gnome de conte de la fée qu’elle croit être… Au secours !

D. M. : Donc pour vous, c’est Morvan qui en rajoute dans les traductions de Markowicz ?

M.-É. N. : Mais bien sûr ! Toujours dans La Perspective Nevski, au début cette fois, Gogol dit que la Perspectiv était tout pour la ville, les Thénardiers de la Langue traduisent : « elle était l’alpha et l’oméga de la ville ». Non, l’alpha et l’oméga, c’est un cliché et lourd de sens interdit dirait Lacan ; vse en russe, ça, veut dire « tout », c’est tout… C’est comme le mot « inconnu », Madame Morvan-Markowicz quand elle tombe dessus le traduit sans ciller par « ni d’Ève ni d’Adam » ! Clichés français partout je vous dis, expressions toutes faites et souvent « bibliques », comme par hasard… Encore récemment, en août dernier, j’ai vu en vidéo une conférence en plein air du couple intouchable où Morvan multipliait les lieux communs dans son propre langage oral : « Comme un cheveu sur la soupe », etc.

J’aimerais bien faire compter par un slavophone combien il y a d’expressions toutes faites typiquement russes correspondant aux françaises dans les œuvres de Dostoïevski. Pas bezef, sans doute ! Malgré tous leurs défauts, je préfère 100 fois les traductions de Pierre Pascal ou de Boris de Schlœzer, ou même d’Arout et d’Aucouturier, mes préférées étant celles d’Arthur Adamov et de Chapiro. Il est temps de le dire, il n’y a pas qu’André Markowicz dans la vie et dans l’œuvre de Dostoïevski ! Et dans celles des autres non plus d’ailleurs : Gogol, Tchekhov, Gorki, Pouchkine…

D. M. : Mais Markowicz ne dit-il pas que chaque traducteur a sa liberté d’interpréter l’auteur comme un concertiste le fait avec un compositeur ?

M.-É. N. : Non, la traduction n’est pas une interprétation comparable à ce qu’un pianiste fait d’une partition de grand musicien ! Ce serait comme si Horowitz et Rubinstein changeait de trucs dans les portées de Chopin ou de Beethoven, pour faire mieux passer leur sacro-sainte « interprétation ». Merde ! Marko l’a dit ! Il se prend pour Rubinstein mais il me fait plutôt penser au mauvais scénariste Jean-Claude Carrière qui pendant quarante ans a massacré l’esprit des cinéastes Bunuel, Wajda, Étaix, Forman… Sans parler de celui du dramaturge Edmond Rostand pour Cyrano. Même réputation usurpée ! Contrairement à ce qu’il veut nous faire croire, Markowicz, n’injecte pas seulement le tempo et le ton qu’il affirme ressentir dans le morceau qu’il prétend jouer comme un pianiste ou un violoniste, il change carrément les notes, il ne se contente pas de les interpréter ! Et surtout avec une détestable gnangnanterie clichetonnesque… L’une des pires bourdes, c’est quand Raskolnikov monte l’escalier de chez la vieille usurière pour la tuer à coup de hache. Le texte de Dost’ dit : Perevedya dukh i prizhav rukoy stukavsheye serdtse, tut zhe nashchupav i opraviv yeshche raz topor, on stal ostorozhno i tikho podnimat’sya na lestnitsu, pominutno prislushivayas’. Ce qui veut dire : « Prenant une inspiration et pressant son cœur battant avec sa main, tâtonnant et ajustant immédiatement la hache une fois de plus, il commença à monter prudemment et doucement les escaliers, écoutant chaque minute. » Google Trad. Et, pour être encore plus exact, et traduit pour moi par la femme russe d’un lecteur, ça donne : « Après avoir repris son souffle et appuyé avec sa main sur son cœur battant, après avoir touché et mis à sa place encore une fois la hache, il a commencé attentivement et silencieusement à monter l’escalier, en tendant son oreille chaque minute. » Ça, c’est strict ! Merci Ksenia ! Eh bien, écoutez ce qu’en fait le couple Marko-Morvan : « Il reprit son souffle, il appuya sa main sur son cœur qui battait la chamade, palpa tout de suite la hache, la redressa, et, prudemment, sans bruit, se mit à gravir l’escalier l’oreille constamment aux aguets. » ! Passons sur les fioritures comme palpa, gravir l’escalier et surtout le cliché l’oreille aux aguets — une oreille ne peut pas être « aux aguets », comme un Peau-Rouge en haut de son piton rocheux, voyons ! — qui efface l’image du personnage qui tend l’oreille chaque minute, et pas constamment puisque ça ne dure que quelques minutes et que par conséquent l’oreille n’a pas le temps d’être « constamment » aux aguets, pour aller au plus fautif de la trad’ des deux prétentiards : avoir glissé l’expression toute faite, et d’une grande vulgarité, son cœur qui battait la chamade ! Honte totale ! Ça aussi, ça casse l’image du type qui presse avec sa main son cœur battant trop fort :  prizhav rukoy stukavsheye serdtse. Très beau de la part de Dostoïevski. Françoise Markowicz et André Morvan, qui se permettent de transformer en clichés français toutes les images de Dosto, ont tout simplement gâché ce passage essentiel de la scène ! Cet impardonnable lieu commun dit tout de leur culot d’intervention et aussi de leur incompréhension des situations dans Crime & Châtiment. Non, monsieur Markowicz, le cœur de Rodion Raskholnikov qui va pour trucider la vieille Ivanovna ne bat pas la chamade !

D. M. : Vous avez parlé de vulgarité, expliquez-nous ça…

M.-É. N. : Le truc de Markowicz, c’est de dire qu’il a insufflé en français à Dostoïevski une certaine oralité quasi célinienne — sic !­ — présente dans la langue originelle russe. Pour son éditeur Hubert Nyssen, Markowicz a même redonné à l’écriture de Dostoïevski des « accents jazziques » et c’est ça qui a séduit l’éditeur pour lui commander ses traductions ! Un malentendu de plus.  Pourtant, ni Céline ni le jazz ne sont du goût de Markowicz ; il préfère Renaud et Jacques Demy… Soi-disant il veut rendre Dosto « trivial » comme il l’était… Mais c’est Markowicz qui veut faire trivial. Et souvent devient vulgaire. Exemple : le père Karamazov, au livre 4 du chapitre 2 de la deuxième partie, dit à son fils à propos d’argent « je donnerai rien, rien du tout ». Rien = nichego, et rien du tout = nichegoshen’ki… Mongault, pour éviter la répétition traduit : « pas une obole » et Chapiro « pas un kopeck », ils ont tort mais ça reste acceptable, Markowicz, lui, n’hésite pas à faire dire à Karamazov : « Je donnerai rien, pas un pet de lapin » !  C’est quoi ça ? « Un pet de lapin » ?  Si Dosto avait voulu mettre une expression aussi « triviale » dans la bouche de son héros, il l’aurait fait. Ce n’est pas Dostoïevski qui est vulgaire mais Markowicz qui se réfugie derrière Dostoïevski pour faire passer sa vulgarité à lui. Il utilise l’accusation que Dosto est soi-disant vulgaire en russe pour le rendre vulgaire en français. Comme ça, j’en ai des kilos !

D. M. : Surtout que l’expression, « pet de lapin » n’existait pas à l’époque alors que Markowicz dit partout qu’avec Morvan, ils n’ont jamais utilisé de vocabulaire postérieur à l’époque des textes qu’ils traduisent…

M.-É. N. : Tu parles ! Tenez, un autre exemple. Dans une pièce de Tchekhov de 1905, qu’ils ont massacrée, dès le premier dialogue, un personnage demande à un autre « Ça va ? », et l’autre lui répond : « On fait aller. » ! Pourquoi pas « Ça gaze » ou « ça boume. » tant que Markowicz y est ?… Il est complètement dénué de goût, et singulièrement de goût de la Littérature… Baudelaire et Mallarmé sur Poe, Adamov sur Strindberg, Giono sur Melville peuvent se permettre des libertés, même contestables parce qu’ils sont dedans, pas Markowicz ! Le plus fort exemple du grave manque de sens littéraire dont Markowicz est affecté, c’est au tout début de Crime et Châtiment qu’il est le plus probant :

« Au début du mois de juillet, par une chaleur torride, le soir venu, un jeune homme quitta le cagibi qu’il sous-louait ruelle S***, sortit sur le trottoir et, lentement, comme pris d’indécision, se dirigea vers le pont K***.

Il évita sans encombre de croiser sa logeuse dans l’escalier. Son cagibi se trouvait juste sous le toit d’un haut immeuble de quatre étages et tenait plus d’une armoire que d’un logement. Sa logeuse, à laquelle il louait ce cagibi avec la pension et le service, vivait, quant à elle, un étage plus bas, dans un appartement particulier, et, chaque fois qu’il sortait, il se trouvait dans l’obligation de passer devant la cuisine de sa logeuse, presque toujours grande ouverte sur l’escalier. »

Donc, direct, Dosto aurait écrit « cagibi » au lieu de « chambrette » dès la première occurrence au sujet du logement de Raskol’ ? Bien sûr que non ! Voici le texte russe, je graisse chaque fois que Dostoïevski a écrit « chambrette » (kamorka) et je capitalise la seule fois où il utilise « cagibi », ou bien « placard » (SHKAF) : V nachale iyulya, v chrezvychayno zharkoye vremya, pod vecher, odin molodoy chelovek vyshel iz svoyey kamorki, kotoruyu nanimal ot zhil’tsov v S — m pereulke, na ulitsu i medlenno, kak by v nereshimosti, otpravilsya k K — nu mostu.    On blagopoluchno izbegnul vstrechi s svoyeyu khozyaykoy na lestnitse. Kamorka yego prikhodilas’ pod samoyu krovley vysokogo pyatietazhnogo doma i pokhodila boleye na SHKAF, chem na kvartiru. Kvartirnaya zhe khozyayka yego, u kotoroy on nanimal etu kamorku s obedom i prislugoy, pomeshchalas’ odnoyu lestnitsey nizhe, v otdel’noy kvartire, i kazhdyy raz, pri vykhode na ulitsu, yemu nepremenno nado bylo prokhodit’ mimo khozyaykinoy kukhni, pochti vsegda nastezh’ otvorennoy na lestnitsu.

La plupart des traductions traduisent « kamorka », par « petite chambre »  ou  « chambrette », mais pas « cagibi ». En faisant ça, Markowiz grille la métaphore de Dosto. Si on dit que la chambre est un placard dès le début, ça casse tout. Il faut que shkaf (« armoire » d’ailleurs c’est trop fort, certains ont mis « réduit ») soit seul dans le passage. Alors, il va me dire que « kamorka » peut être aussi traduit par « cagibi », par extension, par image justement, oui mais voilà : Dostoïevski l’entend d’abord comme chambrette, c’est évident. Et la dernière fois dans la page plus que jamais car la logeuse ne peut pas avoir loué à Raskol un « cagibi avec pension et service », c’est bien une chambre qu’elle lui a louée, et Raskolnikov, Dostoïevski, nous, vous, on est ensuite libre tous de la voir comme un cagibi !

Toutes ces nuances, cette finesse, font honteusement défaut à Monsieur Markowicz et à Madame Morvan. C’est là où ils sont non seulement vulgaires, mais grossiers. Marko n’a pas le sens de la littérature, il a le sens du littéral, dico à l’appui… Je vous le dis c’est un faiseur. Lui-même se traite d’ « imposteur ». Il a toujours peur de se trahir. Un jour, on lui a demandé de faire un bruit à la radio, il a gardé le silence car il avait peur de « faire un bruit faux »…

D. M. : Pourtant il a ses fans…

M.-É. N. : Ses fans l’adulent ou pour de mauvaises raisons ou parce qu’ils n’y comprennent rien, rien du tout…. Markowicz est très « Adèle Van Reeth », très « France Inter-France Culture »… La nuit, il passe des susurrements d’Alain Weinstein aux interrogatoires de l’épouse de celui-ci, la poissonnière du Jourdain Laure Adler, qui l’adore parce qu’il yiddishise trop bien la langue française !… Dans « À voix nue » en 2005, on a eu droit à des histoires de famille sans intérêt avec sa « maman » invitée, la mère de Markowicz, une vieille stalinienne. Il a parlé de la langue de sa mère, de la langue de sa grand-mère… « Votre mère vous a beaucoup pédé ? » lui a demandé sans rire madame Weinstein, d’un ton solennel. Et le Marko s’est retrouvé en sandwich entre sa femme Françoise et sa mère Daredjan !… On s’est aperçu alors — en dehors du pataugeage dans la semoule judéo-œdipienne — qu’autant que son fils, madame Markowicz mère déteste Dostoïevski. Et pour les mêmes raisons… Et Adler too… Pourquoi ? Mais parce qu’Adler, tout ce qui l’intéresse, c’est que devant son micro ils soient tous juifs, la mère, le père, lui, elle, son mari… Toute cette bande ne serait pas loin de dire que lorsque Raskolnikov tue la vieille usurière, il effectue un crime antisémite ! Le jeune étudiant fiévreux la tue parce qu’elle est « riche comme un youpin », n’oublions pas, on l’a assez développé. Pourtant, les deux œuvres de Dostoïevski les plus antisémites sont celles qui ne sont pas en notre possession. D’abord, une pièce de jeunesse Le Juif Yankel écrite en 1844, qu’il avait achevée mais pas sortie, et puis un roman projeté, Les Pochards, dépeignant les victimes russes sur-alcoolisées par la baisse des prix de la vodka que Dosto attribuait aux magouilles juives…

D. M. : Selon vous, André Markowicz n’a donc qu’une vision tronquée, partielle de Dostoïevski. Il passe à côté de l’essentiel et se refuse à affronter « les démons » de l’écrivain…

M.-É. N. : Oui, au fond, il ne sait rien de l’auteur de L’Idiot. Tenez, il ne sait même pas par cœur la première phrase du roman ! Et lorsqu’il ânonne que « La structure de L’Idiot, c’est l’épilepsie », c’est un peu court. Encore du sentimentalisme psycho-abstrait. Non, la structure de L’Idiot n’est pas « épileptique », sinon il n’aurait pas pu l’écrire… La structure, c’est l’échafaudage nickel en métal chromé d’un putain de plan de roman séquencé de main de maître… Ça, Markowicz n’en dit rien. Il en est bien incapable ! Écoutez-le bien, sur Dostoïevski, il répète toujours les mêmes trucs : dans Crime, il ne voit que Lazare, la pierre, la puanteur… C’est tout ? Ou bien il se gargarise de la façon dont, un jour, il a proposé à l’éditeur Nyssen, sur un quai de métro, de retraduire tout Dostoïevski en dix ans. Ou alors il fait le spé en métrique en insistant sur un rapprochement entre la langue de Dosto et celle du Rimbaud de Mémoire… Il a le tic du prof qui répète inlassablement son cours préparé… Mais son équivalence la plus facile et injustifiée, c’est sa sempiternelle référence à un autre grand traduit par lui : Shakespeare !…

Markowicz n’arrête pas de faire chier avec le shakespearianisme de Dosto ! Depuis 25 ans — j’exagère pas : 1998 ! —  il nous le ressort. Un coup, c’est L’Idiot qui n’est rien d’autre que Hamlet, une autre fois c’est Les Démons qui sont sous l’égide de Macbeth dont il martèle à ses parterres de gogos ébahis la citation qui résume selon lui tout Dostoïevski : « C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » Ben non, ça signifie, mec ! Même Le Double, dans lequel tu ne vois que le mot « rien », tu veux nous faire croire que c’est une histoire qui signifie « le rien », alors que s’il y a un roman — et un des premiers ­— de Dosto qui ne veut pas rien dire, c’est bien Le Double ! Et il a proféré ça dans un entretien avec le pauvre gros Angelier sur France Culture, suceur de mauvais genre qui, lui, a dit que Goliadkine lui faisait penser à Bartelby ! Aucun rapport ! Melville a créé encore un autre type de fonctionnaire. C’est à l’Akaki du Manteau bien sûr que le gogolien Goliadkine fait penser. Ignorants de la Culture, et sûrs d’eux en plus. Doctes cons !

D. M. : Vous expliquez bien la filiation avec Gogol dans votre plan du Double : « Dosto frôle le fantastique gogolien. Goliadkine, croyant avoir eu la berlue, va direct se coucher dans sa chambre. Là, il trouve le second Goliadkine assis sur le bord de son lit, et comprend alors que c’est son double. »

M.-É. N. : Le grand truc de Markowicz, c’est le rien. Et pas seulement chez Dostoïevski ! Onéguine de Pouchkine aussi, pour Markowicz, ça ne veut rien dire. Tout ne veut rien dire ! Pour lui donc, la plus grande littérature ne veut rien dire, mais ça veut tout dire de lui, pas d’elle ! Tchekhov, ça parle de rien, il dit !… Vous voyez bien que c’est lui qui pue le raté jaloux des vrais écrivains et qui veut leur coller son néant personnel sur le dos ! Il a une façon odieuse de mépriser les narrateurs des romans et récits de Dostoïevski, et particulièrement ceux à la première personne : par exemple celui des Mémoires du Sous-sol, et le Arkadi de L’Adolescent… Soi-disant, on ne sait jamais qui parle dans les romans de Dostoïevski. C’est sa grande antienne. Ah bon ? Pourtant, c’est clair à chaque roman, et quand c’est retardé, comme dans Les Démons où le narrateur, Anton G., n’est nommé qu’après des dizaines et de dizaines de pages, c’est voulu. Pour Markowicz, Dostoïevski a inventé la « mauvaise foi », les narrateurs ne disent pas qui dit « vrai » dans ses livres. Une insinuation de plus : l’écrivain n’est pas sincère ! Cette accusation de mensonge portée en permanence à Dostoïevski est inadmissible.

D. M. : Il y a donc, pour vous, une carence technique dans l’appréciation de Dostoïevski par Markowicz…

M.-É. N. : Mais oui ! Il n’est pas foutu de comprendre, les innovations techniques de Dosto : le monologue intérieur à la troisième personne par exemple. Une trouvaille passionnante… Markowicz s’en fout, je crois même qu’il serait incapable de l’expliquer et de la rendre en français. La vérité, c’est qu’il n’aime pas Dosto, il ne l’aime pas d’amour, je vous dis. Les Russes qu’il aime, c’est Tchékhov et Pouchkine… Choux gras dans la neige… Et au XX e siècle, pas Gorki qu’il a pourtant traduit. « Mon éducation fait que je n’aime pas Gorki » dit-il fièrement, mais Boulgakov, Mandelstam, Maïakovski, Pasternak, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaeva, il les aiment… Il ne se lasse pas de ces poètes « modernes », le problème c’est qu’à sa liste, il manque juste quelqu’un, le meilleur de cette époque… Khlebnikov ! Marko cale devant le zaoum de Vélimir ? Da !

D. M. :  Alors, l’affaire est entendue ? Le dossier Markowicz clos ?

M.-É. N. : Absolument. On va le laisser chez Manor avec son sandwich dans une main et son portable dans l’autre… Les traductions de Markowicz resteront comme un gadget fin de siècle, le XX e, et se démoderont aussi fort que celles de la fin du siècle précédent… Pour moi, il ne fait pas autorité et il blesse le dostoïevskisme même des vrais lecteurs avec ses clichés et sa vison scolaire d’un des plus grands artistes du roman. Oublions-le… Sans le faire exprès, c’est un admirateur et un copain d’ « André », la ridicule tantouze murmurante à la tignasse blanche François Bon sur YouTube, qui a eu la bonne métaphore sur le travail de traducteur de Markowicz : pour Bon, André Markowicz, a-t-il dit, est un circonciseur qui traduit une phrase comme on coupe un prépuce !… Et c’est nous – Dosto et moi, etc – qui sommes antisémites !

Propos recueillis par « Docteur Marty ».