mardi 1 mars 2022
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

French Post-modern Masculinities
par Lawrence R. Schehr

    Lawrence R. Schehr, professeur de français à l’Université de l’Illinois décédé en 2011, a écrit en 2009 un livre dans le champ des études de genre intitulé French post-modern Masculinities, From Neuromatrices to Seropositivity et consacré entre autres, à l’étude de Camus, Dustan, Dantec, Houellebecq et donc Marc-Édouard Nabe…
     Schehr se propose d’observer les “changements dans les représentations de la masculinité et des sexualités masculines à l’œuvre dans la France contemporaine”. C’est dans le quatrième et dernier chapitre “Les perversions du réel”, que sont analysés en profondeur, c’est le cas de le dire, les livres de Nabe au regard de la sodomie.
     Toute la première partie du chapitre (28 pages) lui est consacrée, tandis que la seconde se penche sur “les émasculations de Houellebecq” (26 pages). Si les deux anciens voisins sont ici à nouveau rapprochés, c’est en leur qualité d’écrivains de “droite” (political right) ainsi que d’une prétendue fascination pour l’homosexualité…     Nabe’s News offre aux lecteurs la traduction française de cette étude dépeignant, dans un charabia derrido-barthesien (ah, les ravages du structuralisme aux USA !) Marc-Édouard Nabe comme un sodomite se prenant pour l’Antéchrist et prônant la destruction de la civilisation. Rien que ça ! Le problème, c’est que Mister Schehr porte des jugements définitifs et généraux, génitaux mêmes sur l’œuvre de Nabe, sans avoir lu ni le Journal, ni L’Homme qui arrêta d’écrire, ni Alain Zannini, ni Les Porcs    La poésie a le Sonnet du Trou du Cul ; l’université possède désormais la Rhétorique de la Sodomie !

Jules

           

*

Traduction par Matthieu Gouet :

Perversions du réel

I. Nabe et la rhétorique de la sodomie

Comment ai-je réussi à assassiner tous les êtres humains de notre ignoble planète ? Rien de plus simple : en passant de la haine à l’extase […] (V, p. 35)
     Au début de son essai à la fois quelque peu biographique, autobiographique et jazzistique sur la chanteuse Billie Holiday, l’auteur Marc-Édouard Nabe emploie un concept rhétorique faisant de lui-même, bien que pas encore né, un être sensible assistant à la prestation de la chanteuse. Bien qu’il ait « moins 3 mois » (BH, p. 11), il réagit au concert de façon viscérale, s’abreuve au son de la chanteuse de blues lors de sa célèbre prestation new-yorkaise au Carnegie Hall. Ce concept souligne l’auto-évaluation de Nabe selon laquelle il est l’un des vrais connaisseurs du jazz, l’une des rares personnes capables d’un grand discernement, au talent tel qu’il peut apprécier de l’excellent jazz même in utero. Mais ce concept rhétorique initial va plus loin. Ici et ailleurs dans son écriture, Nabe désigne sa position unique, en tant qu’enfant unique, être solitaire, homme singulier ; dans le cas présent, il montre que le jazz (le père de l’auteur, Marcel Zanini, est musicien de pop et de jazz) est pour lui comme une langue maternelle[1]. Il est solipsiste, égoïste et mégalomane au point qu’il peut retracer ses talents jusqu’à un moment situé avant sa naissance, alors qu’il est encore dans l’utérus.
     Cela est, ou serait, très bien, si ce concept n’était pas lui-même modéré par un second concept tellement aberrant qu’il remet aussitôt le projet en cause. Car le concert de Billie Holiday en question a eu lieu le 10 novembre 1956. Et Marc-Édouard Nabe, qui, selon ses propres dires, a été conçu à New York, est né à Marseille le 27 décembre 1958. Où qu’il ait été conçu, c’était fin mars 1958, au moins un an et demi après le concert. Je me soucie d’ailleurs moins de la situation géographique de ses parents en novembre 1956 ou en mars 1958, que de cette étrange juxtaposition de conception, de gestation et d’impossibilité. Nabe place son moi embryonnaire à un moment impossible où il ne peut ni voir ni entendre, car il n’existe pas. Il n’est pas. Et si une position de narration impossible est tout à fait plausible pour une œuvre de fiction, la technique est moins crédible et beaucoup plus problématique dans un texte non fictif. Comment, se demande-t-on, Nabe croit-il pouvoir justifier cette position de narration impossible ? Mais comme nous le verrons, cette impossibilité se traduit sous d’autres formes dans des ouvrages ultérieurs, lorsqu’il projette un univers impossible pour justifier sa lecture de la société contemporaine et postuler sa propre masculinité. Alors pourquoi ne pas écrire avant d’être conçu ?
     Évaluons, quoique brièvement, ce modèle littéraire. Cette position impossible du narrateur est sans doute une technique littéraire valable pour les œuvres de fiction imaginative dans lesquelles la position narrative peut être impossible, que ce soit celle du narrateur omniscient à la troisième personne qui constituait l’épine dorsale du réalisme, le narrateur à la première personne qui dit « je suis né », ou encore un narrateur mort qui écrit ses souvenirs posthumes, comme c’est le cas dans le roman de Machado de Assis Mémoires Postumas de Brás Cubas, parmi tant d’autres.Les narrateurs fictifs n’ont pas besoin d’être uniformes ou cohérents ; songeons à Benjy dans Le son et la fureur de Faulkner ou à Finnegans Wake de Joyce, sans parler des Gommes ou de La Jalousie de Robbe-Grillet. Dans l’œuvre de Proust, le narrateur omniscient et balzacien à la troisième personne d’« Un Amour de Swann » est ostensiblement et impossiblement la même entité que le narrateur limité à la première personne de « Combray » et du reste de la Recherche. Et si la subjectivité et l’intermittence sont associées aux autobiographies et même aux autofictions, il y a tout de même un pacte autobiographique, comme dit Philippe Lejeune, un accord avec le lecteur consistant à dire la vérité dans la mesure du possible. Cependant un biographe, et même un hagiographe adulateur, ce que Nabe n’est pas exactement ici, a l’obligation d’écrire depuis une position crédible. Et c’est également le cas même quand la biographie est écrite à la première personne. En de telles occasions, il est plus probable qu’improbable que l’auteur écrive une combinaison de biographie et d’autobiographie, et qu’il connaisse le sujet principal. Pourtant, ici, Nabe rompt d’emblée avec le lecteur en se plaçant dans une position narrative impossible et incroyable. Il ne sert pas le lecteur en faisant cela, mais le lecteur reconnaît l’évidence : à savoir que même dans cet ouvrage de ses débuts, paru un an après le très polémique Au régal des vermines, qui, avec Une lueur d’espoir, constituera la base de cette partie du chapitre, il s’agit uniquement de Nabe. Billie Holiday n’est qu’une excuse pour que Nabe se construise comme écrivain. Les rares fois où Nabe choisit un autre sujet que lui, comme dans le roman Printemps de feu, qui se déroule en Irak avec un personnage semblable à Nabe comme narrateur, l’œuvre est très inégale et souvent sans grand intérêt.
     Nabe se construit comme le produit d’une seconde naissance virginale, comme une présence de soi avant la fécondation, le coït ou la pénétration. J’énumère ces termes dans l’ordre inverse car il s’agit d’une position palinodique, celle qui semble dire que Nabe se conçoit textuellement comme une sorte d’antéchrist, une figure de l’apocalypse, non pas comme le rédempteur de la civilisation mais comme son destructeur. Depuis le premier ouvrage Au régal des vermines, longue diatribe qui est sans doute une fiction mais qui, compte tenu de la production de Nabe à ce jour, semble rétrospectivement écrite avec une voix peu différente de sa voix authentique, jusqu’à la polémique plus courte mais non moins véhémente d’Une lueur d’espoir, écrit et publié dans les semaines qui ont suivi les événements du 11 septembre 2001, les écrits de Nabe portent sans cesse sur lui-même, sont interminablement politiques et polémiques, et résolument politiquement incorrects. Il s’agit de la construction d’un soi impossible à la place de celui déterminé par les cartes distribuées à la naissance : celui déterminé par une conception réelle en un temps et un lieu donnés, celui déterminé par une véritable lignée, par une société réelle, et plus important encore, par une société en mutation dans laquelle les rôles assignés par le XIXe siècle aux convenances bourgeoises, au lieu, à la classe et au genre sont de moins en moins pertinents.
     Dès les tout premiers écrits de Nabe, parmi lesquels on compte Au régal des vermines, apparaît une volonté d’enflammer tout lectorat bien-pensant et non extrémiste. Peut-être est-ce une polémique d’inspiration célinienne contre tout ce qui est bourgeois, contre tous les traits de la société moderne qui semble avoir oublié la bonne conduite et l’éducation aristocratique, ce qu’on appelle en français « la politesse des rois ou « noblesse oblige ». Cette nostalgie du passé, que l’on retrouve chez des écrivains comme Nabe et Renaud Camus, ainsi que chez Dantec déjà évoqué, apparaît en gros comme la nostalgie d’une fiction rétrospective, d’un passé qui n’a jamais existé : une époque de pureté, non corrompue par la morale bourgeoise, la modernité et les mœurs contemporaines. Dans Au régal des vermines, ainsi que dans tous ses ouvrages ultérieurs, Nabe semble construire une œuvre dans laquelle il peut – lui ou son narrateur (j’y reviendrai) – pester contre une société d’informations et de marchands de spectacles et plaider pour un retour à l’ordre, dans lequel la biologie, la nature, l’essence et la rectitude ont toutes leur rôle synergique à jouer.
     Dans Au régal des vermines, Nabe offre à ses lecteurs (un groupe qui n’existe pas encore collectivement) un ensemble d’opinions sur tout, de A à Z. Une grande partie de ses écrits ultérieurs ressemble à ces premiers travaux : un vague enchaînement d’arguments qui forment un recueil ou un abécédaire de ses opinions variées, mais rarement changeantes. Morceaux choisis, publié en 2006, est justement construit de A à Z : vingt-six sujets, de « A comme Actualités » (MC, p. 21) à « Z comme Zannini » (MC p. 479)[2]. Dans le cas d’Au régal des vermines, le lecteur est d’abord tenté de voir l’œuvre comme une autofiction fictive élaborée, c’est-à-dire comme la création d’un personnage imaginaire qui écrit ces propos polémiques et ces diatribes. Mais une lecture même rapide des vingt années d’écrits qui suivent amène à comprendre que même si ce n’est peut-être pas absolument « Nabe », et si l’auteur a le droit de créer un personnage fictif différent de lui-même, les différences sont si minimes qu’elles en deviennent imperceptibles. Et si, pour la critique littéraire, l’on se réfère au narrateur en tant que tel et non à Nabe lui-même, je ne vois en réalité aucune différence, si ce n’est quelques changements dans le temps.
     Dans cette première œuvre, le narrateur de Nabe, qui raconte apparemment l’histoire de sa vie ou de sa propre raison d’être, montre les mêmes préoccupations que l’auteur finira par montrer avec sa propre voix dans ses écrits ultérieurs, en se concentrant sur la structuration de la masculinité, le rôle de l’écriture en général et de la littérature en particulier, et les relations réciproques entre masculinité et littérature. De toute évidence, le monde littéraire, avec ses icônes intronisées, se trompe. En parlant d’écrivains canoniques couronnés, le narrateur de Nabe déclare : « Rien n’est plus gueulable que ces vieilles tantouzes viriles » (V, p. 16). Séparant sexe et genre, le narrateur de Nabe semble aussi séparer, au moins dans ce texte précis, l’acte de copulation homosexuelle des affects ou des affects perçus de l’homosexualité. L’un de ces auteurs, quel qu’il soit, peut être hétérosexuel dans son activité sexuelle, mais n’est rien de plus qu’un homosexuel viril quand il s’agit de ses affects dans la vie et de ses effets sur le monde. Et pourtant les catégories sont floues car, en parlant de Barbey d’Aurevilly, dont il admire l’œuvre, Nabe le qualifie de « tantouze hétérosexuelle » (V, p. 146). D’une ambiguïté apparente, les caractérisations des autres effectuées par Nabe flottent à la fois dans et hors du langage injurieux, dans et hors de la sodomie, et dans et hors des diatribes sur l’activité sexualisée.
     Mais avant de passer à une analyse des traits importants de cette diatribe polémique, je voudrais m’arrêter un instant sur son genre littéraire. Le livre se lit certainement comme une autobiographie, bien qu’il soit avare de faits. Bien qu’aucune tentative ne soit faite pour distinguer la voix du narrateur de celle de l’auteur, il n’est pas clair qu’elle soit destinée à être comprise comme étant la voix de Nabe ; on pourrait la considérer comme une figure rhétorique de l’auteur, mais on ne peut affirmer avec certitude que le narrateur en tant que protagoniste et la mère et le père du narrateur sont en fait Nabe et ses parents. En même temps, les positions prises par le narrateur de cette œuvre sont en accord total avec celles prises par Nabe dans ses œuvres ultérieures. Les positions polémiques prises par cette voix (car dire « narrateur » implique qu’il narre en fait une histoire) sont celles que le lecteur retrouvera dans les œuvres de fiction et non-fiction ultérieures. Le travail se lit comme un recueil, ou un abécédaire, des choses à venir, et bien qu’il y ait une certaine évolution dans la pensée à mesure que le travail de Nabe se fait de plus en plus apocalyptique, ce point de départ contient essentiellement le germe de tout ce qu’il finira par écrire. C’est peut-être Une lueur d’espoir qui, tout en poursuivant de nombreux motifs inscrits dans l’œuvre de Nabe, semblera parfois le livre le plus différent, simplement parce que l’écriture est elle-même précipitée par les événements du 11 septembre 2001.
     L’objet d’étude d’Au régal des vermines est double, mais il peut se résumer par la phrase « comment je suis devenu auteur ». Cette phrase contient toute une série de facteurs psychologiques, biologiques et intellectuels qui, comme je viens de le suggérer, fonctionnent en harmonie pour Nabe afin de faire de lui l’être unique qu’il est. Que ce soit par la gestation fantasmée dans le livre sur Billie Holiday, ou par des conceptions sur la littérature et la masculinité, Nabe ou son narrateur, ici et ailleurs, s’efforce constamment de montrer l’interrelation de ces parties de lui qui se combinent de manière synergique pour former un tout. Nabe s’intéresse tout particulièrement aux notions entrelacées de la masculinité et du littéraire. Même si elles peuvent paraître au départ deux notions relativement dissociables touchant à l’identité et la performance, dans l’œuvre de Nabe, l’une ne va pas sans l’autre. On peut soutenir qu’il substitue parfois l’une à l’autre, et encore une fois, dans des ouvrages ultérieurs comme Une lueur d’espoir, la volonté politique remplace en grande partie la volonté littéraire.
     Revenons à une citation précédente, notée seulement en passant. Au début du livre, en parlant d’écrivains canoniques couronnés, le narrateur de Nabe, dont le sujet de l’incrimination est d’ailleurs vague, prononce la phrase déjà citée : « Rien n’est plus gueulable que ces vieilles tantouzes viriles » (p. 16). En une seule phrase, Nabe entame une dissection des comportements et des existences homosexuels et hétérosexuels. Aucun argument ne vient affirmer que tel ou tel auteur est gay (ou hétéro). Au contraire, la catégorie oxymorique des « tantouzes viriles », impliquant à la fois virilité et efféminement, marque les objets de son mépris comme « pédés », qu’ils soient homosexuels ou non. Céder aux exigences du moderne, et en particulier à son incarnation métonymique, symptomatique et affective en littérature, ou en ce qui passe pour de la littérature, marque l’auteur comme s’affichant comme « pédé ». En réalité, au moins depuis le début du moderne, la littérature et ses praticiens se sont trompés : ils ont choisi Rimbaud plutôt que Lautréamont, par exemple. Que Rimbaud fût gay et Lautréamont hétérosexuel ne fait qu’ajouter à la polémique. L’article de Nabe sur Lautréamont est une relecture directe de la poésie pure de Lautréamont : « Sa littérature est celle qui parle pour ne rien dire, et c’est ce rien à dire qui dit ce qu’elle veut dire, c’est-à-dire rien d’autre que ce qu’elle veut dire, c’est-à-dire rien. Et ce n’est pas rien » (p. 83). Il s’agit d’écriture pure et, comme dit Paul Verlaine, « tout le reste est littérature ».
     Il est donc significatif que, dès le début d’Au régal des vermines, le narrateur semble opérer une séparation del’affect ou de la composante homosexuelle de toute pratique sexuelle homosexuelle ; les hommes hétérosexuels peuvent être aussi homos que les homos, et certains homosexuels peuvent être aussi hétérosexuels que des hétérosexuels respectables. Il y a des écrivains et des artistes importants qui étaient homosexuels, et l’honnêteté de leur art est ce qui les élève, pour Nabe, au-dessus de l’homosexualité, comme s’il s’agissait d’un état à transcender ; mais c’est aussi un état dans lequel les gays d’aujourd’hui se sont définitivement exilés par leur comportement :
     Pas un des pédés étalés sur les quais de la Seine quand il fait soleil n’est capable de goûter l’ouverture de Sodome et Gomorrhe, la rhétorique suave d’hérissons broyés de Jean Genet, les saillies d’Oscar Wilde ou les gros plans de Pasolini sur la ronde-bosse des braguettes. (Chacun 10).
     À vrai dire, on pourrait se borner à contester les choix faits ici en disant que les premières pages de Sodome et Gomorrhe pourraient être lues comme homophobes, ou au moins essentialistes, et que les œuvres des trois autres pourraient certainement être lues comme étant essentialistes, et pas du tout queer ; et que cela, en soi, apporte un réconfort à Nabe (car c’est bien Nabe dans ce cas) qui cherche à s’asseoir confortablement dans sa haine des homosexuels : une homosexualité montrant autant de diversité qu’il aimerait en voir dans l’hétérosexualité constitue une menace pour son propre ordre essentialiste.
     Le narrateur de Nabe semble avoir somatisé sa différence, dès le début, car son personnage ne semble pas avoir les proportions stéréotypées d’un homme viril. Et cette différence est marquée, somatisée à nouveau dans son esprit et sur son corps. Le discours de la différence est doublement dirigé : contre lui-même dans une sorte de dégoût de soi et contre les autres qu’il flagelle. Alors que la première position semble dominer dans la première partie de cette œuvre, ce sera fondamentalement la seconde partie qui remplira les pages et marquera la vision du monde du narrateur. De manière significative, le narrateur de Nabe inscrit un certain nombre de choses dans chacune de ces références, en ajoutant couche après couche de refigurations complexes du corps : « Mais après tout, je ressemble surtout à un pédé préhistorique. Je suis comme une femmelette de Neandertal ! » (p. 22) Ainsi, en une phrase, il parvient à ériger judicieusement en lieu et place d’un nœud absent qui est facilement compris comme celui du nom/non du père, l’image d’un individu costaud, auquel s’oppose un homosexuel primitif ou une petite femme faible, et un Néandertal quelque peu simiesque. Le narrateur de Nabe se place à distance de la position idéale, distance qui ne cessera de s’accroître jusqu’à ce qu’il se confirme dans son abjection de soi. Une fois que ce sera fait, il construira une chaîne de mots jusqu’à cette position imaginée pour construire un objet verbal à l’emplacement du phallus.
     Si le narrateur a en tête de reconstruire ce chemin vers la masculinité à travers le langage, il n’est pas encore dans la position totalement abjecte requise pour construire ce phallus linguistique, cette tour de Babel nabienne. Et je n’emploie pas le terme « phallus » de façon approximative car, comme cela deviendra clair dans la suite de ce chapitre, la construction par le langage ne devient pas le pur nom du père autoritaire que le narrateur a déjà recherché avec nostalgie ; c’est uneconstruction de notre modernité et post-modernité que Nabe voit tout autour de lui. Comme Dantec, il n’a probablement pas été surpris par les événements du 11 septembre 2001. Ici, cependant, nous sommes plus d’une décennie et demie avant ces événements, et Nabe (ou son narrateur) est en train de construire sa position d’abjection. La première partie de cette construction est à l’opposé de la volonté d’avoir un phallus. À sa place s’affirme franchement une volonté d’être une femme, d’être marquée comme femme : « Manquer de vagin me tape sur le système. Ça me gêne. C’est comme une épine : j’ai en permanence un clitoris planté dans la littérature. » (pp. 31–32). Avec cette affirmation, Nabe remet en cause la construction même de la position du sujet. Vouloir avoir un vagin, il me semble, du moins de ce point de vue, est un désir d’avoir la possibilité de jouer le rôle traditionnel joué par une femme dans un acte sexuel hétérosexuel non anal. Mais c’est aussi la possibilité d’être fécond, d’accoucher, d’être à la fois la génitrice et le géniteur. Car, si cette gêne est une épine dans la chair, on peut aussi la comprendre comme « une (é)pine » : l’absence de vagin est, à ce niveau de l’imaginaire, aussi un pénis (« pine » étant un mot d’argot désignant le pénis) : pénis qui, s’il n’est pas de la taille du phallus imaginaire, peut, comme ce clitoris inexistant, pénétrer. La littérature elle-même devient la femme qu’il veut être ; et avec sa version linguistique du phallus, qui reste un outil modeste, il va commencer à pénétrer. Pourtant, puisqu’il ne peut pas avoir le phallus ni être le phallus, puisque son acte de pénétration ne peut jamais être aussi masculin que celui qu’il imagine, il doit se contenter de produire une monstruosité : le narrateur de Nabe se retrouve en position de devoir, aveuglément, créer le monde qu’il déteste tant. Ou plutôt, il est condamné avec sa prose à répéter ce monde. Le narrateur nabien est à la fois stérile et impuissant, incapable de créer quoi que ce soit de nouveau pour lui-même, incapable de créer de la différence, et condamné à répéter le chemin vers l’Armageddon qu’il considère comme omniprésent.
     Cela ne devrait surprendre aucun lecteur si l’acte et le langage sur lesquels Nabe se concentre, ici et ailleurs, sont ceux relatifs aux relations anales homosexuelles, même s’il variera le discours à certains moments pour inclure les relations anales hétérosexuelles. Je commence par employer le terme clinique, bien que le langage de Nabe, qui gravite vers des variantes de « enculer », soit tout sauf neutre et clinique. Le langage de Nabe serait considéré dans la plupart des contextes comme vulgaire et offensant, même si dans certaines situations, il pourrait être utilisé, tacitement ou explicitement, de façon à ne pas être considéré comme offensant par le locuteur ou l’auditeur/lecteur. Mais en général, appeler quelqu’un un « enculé », c’est l’insulter avec un terme vulgaire qui est aussi une affirmation remettant en cause sa virilité ou sa masculinité. Le langage passe rapidement de la dénotation à la connotation et, comme Roland Barthes l’a montré il y a longtemps, ces deux catégories ne peuvent pas toujours être séparées. Dans ce domaine précis, je dirais qu’elles ne peuvent jamais être séparées.
     Considérer les relations anales comme un acte interdit est une longue histoire remontant au moins aussi loin que le Lévitique (18, 22) contenant l’injonction à ne pas coucher avec un autre homme comme avec une femme, injonction traditionnellement interprétée comme l’interdiction en question. Cette interdiction se trouve pourtant parmi beaucoup d’autres (des sources énumèrent 613 interdictions contraignantes au sein de la foi juive) et elle a sans doute moins d’importance au sein du judaïsme qu’elle n’en a comme outil politique pour certains groupes homophobes évangéliques contemporains aux États-Unis. Cependant, ce discours prend corps et forme dans les interdictions pauliniennes que contient l’Épître aux Romains (1, 26-27). Le Lévitique énonce simplement une interdiction, même si la transgression était punie de mort ; l’acte est interdit car il ne peut conduire à la procréation. Paul, cependant, introduit l’aporie d’un péché « contre nature [contra naturam] », qui continuera à opérer durant les presque deux mille ans de tradition sodomitique qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui.
     Je dis aporie, car la brèche introduite (la sodomie, faisant partie de cet univers, vient de la création divine, et pourtant elle est contre-nature) permet une position rhétorique, un langage de nature figurative, qui accompagnera l’acte sodomitique, le décrira, l’éloignera de ce qui est convenable, normal, naturel. Cette brèche est figurée dans le langage et sur le corps du sodomite. C’est cette version rhétorique de la sodomie qui est figurée à la fin du Moyen Âge dans l’œuvre d’Alain de Lille, dans l’anonyme Roman de Silence ou même dans Le Roman de la Rose[3]. Dante prendra la scholie et la rhétorique associés au corps et à l’esprit sodomitiques et les utilisera dans ses écrits sur Bruno Latini. Et si, pour aller très vite, la Renaissance utilise le terme de « sodomie » pour une myriade de situations (voir Goldberg), dont l’une s’est perpétuée jusqu’au XXIe siècle aux États-Unis, jusqu’à ce que la Cour suprême des États-Unis invalide toutes les lois contre la sodomie, c’est Sade lui-même qui s’empare du terme, de l’action, et de ses conséquences, pour prendre l’avantage sur la nature. À sa manière, Sade se présente comme celui qui renverse la rhétorique de « l’anti-nature », préférant voir le naturel comme contre nature et prônant l’« anti-nature » comme le sine qua non de l’existence moderne. La procréation est futile ; vivre pleinement au jour le jour dans l’accomplissement du carpe diem signifie, entre autres, ne pas penser aux conséquences ni au lendemain. Ainsi, dans l’univers sadien, les relations anales, à la fois hétérosexuelles et homosexuelles, sont, ou devraient être, bien plus importantes et bien plus centrales dans la construction de sa modernité que l’acte de relations hétérosexuelles pouvant conduire à la procréation. Sade renverse un argument vieux de deux mille ans en faveur de la procréation, de la continuation de l’espèce et de l’avenir.
     Quand le narrateur de Nabe dit que « Sade encule Freud » (V, p.  42), il met la civilisation à l’envers, ou dit que la civilisation a toujours été déjà renversée dans une position de soumission, avec effraction ou non. La volonté de puissance d’aujourd’hui est la force supérieure qui domine par un acte d’humiliation les tentatives pour vivre en adéquation, pour être ensemble, pour surmonter les névroses et les malaises de la civilisation. Du début à la fin du processus freudien, y compris notamment dans Malaise dans la civilisation, publié en 1930 sous le titre Das Unbehagen in der Kultur, littéralement « Malaise dans la culture », parmi les œuvres ultérieures, on a le sentiment que Freud reconnaît que la perfection, le retour à la grâce après la Chute est certainement impossible et que tout mouvement dans cette direction manifeste au mieux une arriération. En même temps, il y a chez Freud un Mitsein, un vivre avec soi et avec les autres, compromis qui fonctionne. Ce Mitsein, qui fut bien entendu nommé par Heidegger quelques années auparavant dans Sein und Zeit [Être et Temps] (1927), et qui constitue la position fondatrice de l’éthique (Olafson), s’oppose évidemment au groupe anti-anti-nature héritier de Sade.
     En voulant que Sade encule Freud, le narrateur de Nabe adhère essentiellement à la position déjà évoquée par le titre de son livre, qui est simplement que puisque nous ne pouvons jamais aspirer à être les humains que nous voulons être, nous ne valons pas mieux que des bêtes, et plus précisément des vermines : dans ce cas, autant s’amuser, car toute tentative pour être humain n’est qu’imposture ou hypocrisie. Plus tard dans le livre, il résumera son sens du Mitsein de cette manière : « J’ai horreur des amis » (p. 225) ; en disant cela, il rejoint des écrivains comme Renaud Camus et Fabrice Neaud, déjà évoqués. Rien ne résume mieux l’antihumanisme et la misanthropie radicale qui jalonnent le pamphlet, combinaison que Nabe synthétise dans sa représentation de la sodomie. Cette position, s’empresse-t-il d’ajouter, n’est pas politique au sens courant du terme, mais philosophique au sens qu’avait l’expression au XVIIIe siècle : c’est un mode de vie, une façon d’être au monde, différente du Mitsein de la bourgeoisie (Renaud Camus dirait la petite bourgeoisie) qui contrôle tout. Alors, quand le narrateur de Nabedit ici qu’il n’est pas politique au sens habituel du terme – bien qu’il ait et aura clairement des positions politiques – nous pouvons le croire ainsi que son article de foi : « Je suis d’extrême Sade » (pp. 139-40). Ceci est le jalonnement d’une position philosophique qui dépasse les accidents de la vie quotidienne.
     Sade agit alors comme la figure prototypique de l’« enculeur », et ce malgré le fait que la personne historique du marquis de Sade était probablement plus polyvalente que ce que Nabe tend à en faire. Mais cela fait aussi partie du marché ; Nabe ne voit pas la possibilité d’une polyvalence ou d’une versatilité. La seule position acceptable est celle de celui qui encule les autres, car être enculé est méprisable et irréversible. Cela fait des hommes et des femmes des « femmes », des versions du « pédé » ou de la « femmelette » déjà décrites. Mais alors que la vision antihumaniste de Sade impliquait une opposition à la reproduction, celle de Nabe ne le fait pas. En dehors de toute valeur symbolique qu’a le fait d’agir délibérément pour être contre nature et pour réduire symboliquement les deux sexes à un seul, puisque tout le monde peut être enculé, Sade propose un acte qui ne peut conduire à la grossesse, la gestation et l’accouchement. En s’opposant à cela, tout en comprenant clairement la physiologie de la reproduction et en suivant en quelque sorte Sade dans l’unisexualité, Nabe réforme le paradigme. Il n’y a pas de contradiction entre sodomie et reproduction. À vrai dire, on soupçonne le contraire, et que pour Nabe, ceux qui sont les « enculé(e)s » du monde sont justement les mêmes personnes qui ont le mauvais goût de se reproduire. Je m’empresse d’ajouter qu’il ne s’agit pas là d’une biologie fantasmatique, mais plutôt d’une recatégorisation de l’être, non selon le sexe ni le genre, mais plutôt selon que le narrateur de Nabe considère que quelqu’un est un « enculeur » ou un « enculé ». Qu’il aligne la première catégorie avec les notions de masculinité traditionnelles est clair ; la seconde, son reproche au monde, s’aligne avec tout ce qui n’est pas masculin, c’est-à-dire le féminin et l’efféminé réunis en un. Mais, en même temps, cela n’interfère pas avec la reproduction et pourrait être considéré comme la cause même de celle-ci. Ainsi, par exemple, la mère et le père se trouvent dans la même catégorie. La description de la mère est un amalgame révélateur de tout ce que le narrateur méprise : « À force de traiter pour rire, devant tout le monde, mon père d’Arabe ignoble ou de Vieux débile et ma mère de Conasse Enculée […] » (p. 42). Au-delà de la racialisation ou du racisme flagrant dans la description du père (nous y reviendrons tout à l’heure), la misogynie et l’homophobie flagrantes dans la description de la mère amènent le lecteur à penser que, pour le narrateur, il n’y a pas seulement un amalgame des deux sexes et des genres en général, mais de toutes possibilités de pénétration, ou plus vraisemblablement, d’être surtout pénétré[4].
     Cet amalgame n’est pas l’invagination dont traite Derrida dans « La double séance », ni le fait d’être pénétré, mais plutôt la position d’« avoir été pénétré », d’avoir toujours déjà été pénétré. Le mot « enculé », comme adjectif et comme nom, est un participe passé pour le narrateur de Nabe et c’est cette caractéristique-là qui est fonctionnelle pour Nabe. Les enculés du monde sont ceux qui ont déjà été pénétrés et il en aura toujours été ainsi. Examinons alors la description du père :
     Mon père s’est toujours fait baiser. Mon père est un enculé. L’Anus en Chou-fleur, le type qui, lorsqu’il reçoit un coup de pied au cul, se retourne pour en recevoir un dans les couilles. (p. 180)
     La violence et l’analité oscillent entre le figuratif et le littéral, touchant les deux et ramenant la littéralité de l’expression à ce qui était devenu principalement une catachrèse. Le narrateur de Nabe ne fait ici aucune distinction entre les deux positions et use ironiquement d’un trope en renvoyant la catachrèse au littéral, enculant ainsi le langage même.
     Même si la position qu’il défend est plus philosophique que politique, comme je l’ai indiqué, cela n’empêche pas le narrateur de Nabe d’avoir des positions téléologiques qui ont au moins des fins politiques en tête. Sa haine de la culture occidentale contemporaine est sans limites et, le plus souvent, il utilise la même figure de style pour décrire sa vision d’une apocalypse qui arriverait le plus tôt possible si les choses se passaient comme il l’aimerait. Mais dans un renversement de la vision de Dante dans le septième cercle de l’Enfer (Chant 15), où certains sodomites sont condamnés aux feux de l’enfer éternel et où les flammes pénètrent dans leurs plaies ouvertes, les gens de ce monde sont condamnés à mort par sodomie : « Je suis très raciste. J’espère que les Noirs vont finir par enculer tous les blancs et les assombrir pour toujours. » (p. 83)[5]. Ici, Nabe ajoute au simple acte de pénétration anale une dimension raciste à laquelle on pouvait déjà s’attendre depuis la remarque péjorative précédente à propos du père du narrateur. Et bien qu’il vaille mieux aborder le rapport de Nabe aux questions de race, de religion et d’ethnicité lorsqu’il traite véritablement du politique, il est important de noter que l’usage du mot « assombrir » est parallèle à son usage des mots relatifs à « enculer », car il brouille aussi la frontière entre le littéral et le figuré : le mot signifie littéralement assombrir, mais au figuré, il signifie établir une position émotionnelle plus sombre ou gâcher.
     Ainsi, les concepts de race et de sodomie du narrateur sont parallèles. À un certain niveau, on pourrait penser que c’est pour l’auteur une manière de laisser parler les subalternes ; que les gens exclus par l’hétéronormativité, le sexisme, le racisme et la métaphysique de l’Occident en général, peuvent acquérir leur propre voix grâce à cette action symbolique. Mais, à un niveau plus profond, ce n’est pas du tout le cas. L’acte de pénétration anale, parallèle à un acte de métissage, est vu comme la destruction de la culture bourgeoise blanche, certes, mais pas au profit d’une quelconque voix subalterne qui pourrait naître d’une révolution de la culture. Les Noirs bien dotés qu’il imagine sont un instrument de destruction de la société, mais ils sont réduits à un état cannibale primitif en train de servir les besoins de la seule personne pouvant survivre à cette apocalypse, le narrateur lui-même, qui souhaite aux millions d’Occidentaux que « trois ou quatre nègres bien membrés viennent nous bouffer » (p. 86-87). Aucune rédemption n’est en vue et aucun redressement du système n’interviendra pour rectifier le tir.
     Et si les Noirs servent les besoins du narrateur dans son récit de la fin du monde, ils le font dans leurs rôles de moins-qu’humains, car à ses yeux, ils sont de nature simienne. Ce ne sont pas des surhommes nietzschéens qui remplaceront la faible humanité occidentale par quelque chose de mieux ; ils représentent plutôt des sortes d’Untermenschen qui seront l’outil d’une annihilation qui, au moinsà ce stade, sera totale et complète : « C’est en gardant leur simiesque génie cosmique que les nègres peuvent se défendre et nous enculer, car moi, je ne rêve qu’à ça : l’Enculage, l’Extermination totale des Blancs un jour ou l’autre ! » (p. 90) Il est intéressant de noter ici un changement rhétorique : appelant auparavant tout individu qui n’était pas lui un enculé, il s’inclut désormais dans le « nous » collectif. Cet approfondissement du ton, ce qu’il vient d’appeler l’assombrissement, n’épargne plus le narrateur de l’invective et de la diatribe qu’il a proférées, mais le soumet à la même loi. Et si dans des cas particuliers, comme ceux de son père ou de sa mère, l’association se faisait entre sodomie, valeurs bourgeoises et reproduction, ici les rôles sont inversés. L’acte de sodomie est une exécution. D’un même coup, l’auteur semble suggérer que cette sodomie transcendantale associée aux Noirs, position assurément raciste, est le signe de la mort complète de l’humanité, un retour à une existence simiesque préhumaine et non post-humaine.
     Comme nous l’avons déjà remarqué, Nabe tire un effet du glissement entre dénotation et connotation pour bâtir la rhétorique de l’animosité et de l’apocalypse autour du groupe de mots « enculé » et de ses parents. De la même manière, il se glisse entre une définition dénotative de la race (un concept qui est certainement considéré comme artificiel au moment où j’écris, mais qui ne l’était pas nécessairement de manière omniprésente lorsque Nabe écrivait Au régal des vermines), et un concept connotatif insultant, qui est au cœur même desparadigmes racistes classiques. Cette connotation associe les personnes de couleur à un statut humain inférieur et sous-tend des notions de supériorité blanche. Diverses remarques antisémites faites par Nabe dans son journal résulteraient du même genre de monstrueuse démarche rhétorique : passer d’une définition dénotative, descriptive, plutôt objective voire positiviste, à une position subjective et connotative haineuse. L’« autre » homme, c’est-à-dire quiconque n’est pas un homme blanc hétérosexuel – les femmes sont en général des objets de plaisir pour l’homme blanc hétérosexuel – est considéré comme un amalgame de sa catégorie définie de manière positiviste et des stéréotypes et insultes au sujet de son altérité.
     Malgré cela, il y a des moments où le narrateur déverse ses invectives sur les catégories spécifiquement définies, sans les laisser déborder sur une généralisation ou un amalgame de l’autre avec son stéréotype. Il y a une virulence, comme l’on peut s’y attendre, qui pourrait être caractérisée tout simplement comme une homophobie extrême, dirigée contre les hommes gays simplement parce qu’ils sont qui ils sont. Ainsi, « Il y a un snobisme du pédé, un symbolique de la nouvelle tante » (p. 136). Mais les apparitions de cette rhétorique antigay ne durent jamais très longtemps. Elles surgissent au milieu d’un argument plus long qui semble porter sur l’interférence avec la liberté personnelle qui est pour chaque homme blanc hétérosexuel un droit d’aînesse, liberté dont d’autres semblent s’être accaparés sans qu’aucun plat de lentilles ne soit offert en échange : « Les pédés, je les hais, mais ils ne sont qu’une minorité parmi d’autres. Toutes les minorités empêchent les individus de prendre le pouvoir. » (p. 137). De toute évidence, lorsqu’il écrit « individus », le narrateur de Nabe fait référence à des personnes comme lui, les héritiers de la vision et de la philosophie de Sade, ceux qui croient qu’en tant qu’hommes blancs et hétérosexuels, ils ont des droits absolus sur tout, devraient détenir un pouvoir absolu et doivent être replacés dans cette position pour que le monde continue à exister, même si, comme nous l’avons déjà vu, en devenant l’un des « enculés », le narrateur a essentiellement prévu l’impossibilité de ce retournement.
     Ce que le narrateur de Nabe oppose ici est similaire à ce que Dantec attaque dans ses tirades contre le fordisme et le taylorisme : la substitution de l’inauthentique à ce que chacun croit être l’authentique. La différence entre Nabe et Dantec est que ce dernier adhère à un réseau d’information, une philosophie deleuzienne du rhizome construite à partir de matrices neuronales et informationnelles. Nabe, en vrai luddiste, n’y adhère pas. On pourrait supposer qu’à un certain niveau, c’est l’une des choses qui le dérange dans le collectif gay masculin : son modèle peut être perçu comme étant davantage un rhizome qu’une tour de pouvoir phallique et arborescente. En tout cas, le narrateur de Nabe estime que ce modèle dégénéré est devenu omniprésent dans la société et que si les « enculés » sont le signe le plus visible (pour lui) de cette dégénérescence, ils n’en sont pas les seuls représentants. Car il assimile les publicitaires à des « enculeurs de pimprenelles » (p. 129). D’une part, c’est une manière d’aborder l’expression « enculeur de mouches » sans avoir vraiment recours au cliché. D’autre part, c’est une façon de se distancer du détail de cette expression. Un « enculeur de mouches » est une personne qui accorde une attention excessive et minutieuse aux détails au lieu de voir la situation dans son ensemble. Nabe aurait pu choisir d’autres expressions pour désigner une personne soucieuse du détail, comme « un pinailleur », quelqu’un « qui coupe les cheveux en quatre », quelqu’un « qui chipote », quelqu’un « qui cherche la petite bête », et ainsi de suite, mais il choisit l’expression la plus vulgaire, et qui plus est, anale. Le problème ici, pour le narrateur de Nabe, est que les détails auxquels on prête attention dans ce monde axé sur l’information sont inauthentiques et sans importance ; un enculeur de mouches est attentif aux détails réels. Ainsi, la pimprenelle, une plante insignifiante de nos jours, bien qu’autrefois utilisée en cuisine, devient le signe du détail inauthentique, d’un moment du marché de masse axé sur l’information et créateur de tendances ne visant qu’à augmenter les profits[6]. L’« enculeur de pimprenelles » de Nabe devient ainsi le messager symbolique du monde des enculés, le véhicule de transport des (in)conséquences favorisées par une civilisation des « enculés ».
     Dans une diatribe célinienne contre tous ceux qu’Alan Liu appelle les « travailleurs du savoir ou de l’information » [information workers], et contre d’autres représentants de la vie moderne, le narrateur d’Au régal des vermines (pp. 128-29) suggère qu’ils soient tous envoyés au « Vél d’hiv ». C’est une invocation peu subtile et outrageusement obscène des événements du 16 au 17 juillet 1942, au cours desquels les autorités françaises rassemblèrent plus de huit mille Juifs français et les envoyèrent au Vélodrome d’Hiver (événement appelé « la rafle du vél d’hiv »). Si quelques-uns se sont échappés, la plupart se sont retrouvés dans le camp de la mort d’Auschwitz et ont été assassinés lors de la mise en œuvre de la solution finale. Donc, encore une fois, le narrateur de Nabe établit des équivalences entre travailleurs de l’information, juifs déportés et « enculés ». Le monde composé de son peuple sujet à l’abjection est celui dans lequel, ironiquement, les possibilités changeantes de catégorisation créent un maelström pour nourrir sa haine et marquer son manque de pouvoir. Si seulement, semble-t-il dire, nous pouvions remettre le monde à l’endroit : « D’abord, l’homme ne sait plus où donner de la tête à l’envers. C’est le roi diabolique Dagobert : il a mis son cul-faust à l’envers. Où s’enverser ? » (p. 121)[7]. Il s’agit là d’une substitution compliquée. On pourrait séparer « culotte » en « cul » et « lotte », et cette dernière syllabe représenterait Charlotte dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, l’œuvre littéraire archétypale dudésir romantique. Nabe substitue alors un autre personnage de l’œuvre de Goethe, Faust, qui fait, comme savent tous les lecteurs, un pacte avec le diable. Un pacte avec le diable est irréversible, et ainsi, remettre le monde en ordre ne semble plus possible. Pas même Léon Bloy, le fervent écrivain catholique du XIXe siècle que le narrateur admire énormément, n’y est parvenu, car il finit par effectuer une « frankensteinisation » (p. 113) du monde à travers l’exégèse. Aucune transformation n’est possible qui ne conduise à la monstruosité ou à la perdition totale.
     Mais peut-être y a-t-il une lueur d’espoir, pour reprendre la phrase que Nabe utilisera comme titre de son essai sur les événements du 11 septembre 2001 : un retour au commencement, au couple hétérosexuel qui est là pour définir le plaisir de l’homme et l’utilisation de la femme comme objet pour donner du plaisir à l’homme. Aucune considération ne doit lui être donnée ici, car la qualité rédemptrice de la femme est qu’elle peut lui donner du plaisir là où les autres – les « enculés » du monde – ne le pourraient pas. Peut-être, alors, que l’accomplissement du désir hétérosexuel qui est finalement autosexuel, comme je l’ai appelé en référence à Crustacés et coquillages, sera pour lui la solution. C’est du moins ce qu’ilsemble croire :
     Je suis tellement fasciné par les femmes, si soumis à elles, béat de leur béance, amoureux, inconditionnel d’avance que les glands me voient d’un très mauvais méat ! Ils me trouvent suspect : féminin que je suis, je devrais être pédé, et c’est moi qui suis le plus obsédé, le plus atteint. (V, p. 231).
     Mais même cette fascination et cette béatitude face à leur béance, leur invagination, est trop forte pour lui. Il ne peut pas arrêter son obsession ; ne peut s’éloigner de sa fascination pour la pédérastie/la sodomie/l’homosexualité, ne peut jamais cesser de dériver vers cette position qu’il prétend ne pas être la sienne mais qui marque chaque page de cet ouvrage.
     Ainsi, le prétendu ou aspirant possesseur du phallus est soumis au féminin. Il n’y a pas de bataille qu’il ne manque de perdre, pas de position créée par lui-même avec sa rhétorique du déplacement dont il ne soit lui-même évincé. Le masculin n’aura pas été possédé, n’aura pas été possible, car il est toujours déjà soumis au pouvoir du féminin puisqu’il se trouve irrésistiblement entraîné par ce pouvoir envoûtant. Le manque qu’est pour lui la femme est un manque qui a pouvoir sur lui, sur ses pensées, son corps et son être : « Vous croyez peut-être que ça m’amuse d’être un homme féminin totalement asservi à l’existence des femmes ? » (p. 232). Ainsi, même cela va s’inverser et le renversement s’opère exactement là où on aurait pu le prévoir : dans l’« enculage », mais il s’agit cette fois de la sodomie hétérosexuelle, ce qui, apparemment, ne compte pas.
     Dans une envolée marquée de points d’exclamation et une énième raillerie antigay, le narrateur de Nabe avoue qu’il est le roi des rapports anaux hétérosexuels :
     Et par-dessus tout, l’anus ! L’olive ! L’oignon mauve ! Le Sot-l’y-laisse ! Je ne comprendrai jamais les pédés. Ils n’amortissent pas l’extase. C’est des candides. S’il s’agit d’exacerber un trou de balle, la femme aussi a ce tour dans son sac. Les anus des femmes sont plus beaux. Leurs nouilles sont splendides. (V 233)
     Nabe met en place une chaîne de signifiants liés à la nourriture. Deux se rapportent à l’anus : « oignon », comme cela a déjà été mentionné au chapitre 3, est un mot d’argot pour l’anus, et « nouilles », qui signifie ici les fissures de l’anus ou peut-être les hémorroïdes externes visibles après un acte sexuel particulièrement violent, et signifiant la même chose que le « chou-fleur » déjà mentionné, a aussi un sens figuratif anal, car on le trouve dans l’expression « avoir le trou du cul bordé de nouilles », qui signifie avoir beaucoup de chance. Ainsi peut-on supposer que cette extase est vue par cet homme « féminin » (p. 241) qui se considère comme le plus chanceux des hommes parce qu’il baise de la façon qu’il l’aime. Et pourtant, ses métaphores sont mélangées, car « olive » ne fait aucunement référence à l’anus, mais est plutôt, lorsqu’il est utilisé au pluriel, un mot d’argot pour les testicules. Encore plus curieuse est l’utilisation de l’expression « le sot l’y laisse », qui est le terme culinaire populaire pour ce qu’on appelle en anglais « chicken oyster », le morceau de viande tendre en forme d’olive qui est niché dans le creux de l’os de la hanche (ilio-fémoral externe) où la cuisse est attachée. Alors même qu’il développe un vocabulaire anal pour célébrer les relations anales hétérosexuelles, il réintroduit fantasmatiquement des testicules sous forme d’olives et de morceaux de poulet, et ce fameux refus de l’homosexuel au profit de cette masculinité la plus célébrée est une nouvelle fois retourné : « Je suis le contraire même de la pédérastie. Je m’étonne même qu’un être aussi féminin que moi n’ait jamais éprouvé ne serait-ce qu’une seule fois un désir pédérastique » (p. 241). Mais même s’il n’a jamais ressenti un tel désir, il semble avoir assez souvent comparé les anus des hommes et des femmes pour tirer des conclusions esthétiques à leur sujet.
     D’un bout à l’autre du livre, le narrateur de Nabe ne peut éviter les incessants revers de fortune. Comme le roi Dagobert, il est le dernier de sa lignée à exercer un quelconque pouvoir, mais contrairement à Dagobert, il n’a pas de saint Éloi pour lui dire qu’il a mis ses sous-vêtements à l’envers. Et même dans son pacte faustien avec le diable, ce Dagobert restera mal habillé, et ses sous-vêtements toujours ouverts à l’arrière, à l’endroit-même de son anus, attendant et peut-être espérant, d’un instant à l’autre, devenir le futur fond d’une suprême érection. Gardant cela à l’esprit, je me tourne vers ce qui est, à ce jour, la diatribe la plus radicalement invective de Nabe, son « analyse », si l’on peut dire, des événements du 11 septembre 2001, ironiquement intitulée Une Lueur d’espoir.
     En ce qui concerne les événements du 11 septembre 2001, de nombreuses personnes, dont Jacques Derrida et Jürgen Habermas, ont rapidement compris pourquoi ces événements n’auraient pas dû nous surprendre. Selon Derrida (dans Borradori), par exemple, les événements faisaient partie de la maladie auto-immune de l’Occident : nous avons produit les conditions par lesquelles les « terroristes » ont vu la possibilité de la validité des attentats, mais nous avons également permis la situation, étant donné les modalités d’une société qui permet à quiconque de s’inscrire pour apprendre à être pilote, même lorsqu’il (ou elle) s’avère peu intéressé par l’apprentissage de l’atterrissage d’un avion. Bien entendu, la plupart des penseurs, y compris Derrida, ne suggèrent pas que la démocratie doive se changer en une sorte d’État policier ou de régime totalitaire, et ne cautionnent pas non plus les actes de terrorisme, mais ils avertissent que des événements comme ceux du 11 septembre 2001 ne sont pas extérieurs à l’idéologie des démocraties libérales, mais plutôt, au moins en partie, un sous-produit de ces modes de pensée. Le terrorisme n’est pas, comme George W. Bush le voudrait, une menace extérieure, mais plutôt quelque chose qui est intrinsèquement lié à la pensée libérale occidentale ainsi qu’à un programme politique post-colonial occidentalocentrique continu. En même temps, tout en ayant une réaction aux événements du 11 septembre 2001 différente de celle des conservateurs les plus convaincus qui parlent encore (bien que de manière perverse) au nom de la démocratie bourgeoise occidentale, les écrivains apocalyptiques de droite, comme Dantec (on l’a vu) et Nabe, ne semblent pas avoir été terriblement surpris par les événements, qui devaient se produire tôt ou tard selon leur lecture fataliste du déclin de l’Occident : un accomplissement de la vision de Spengler des démocraties bourgeoises occidentales comme des civilisations faustiennes condamnées au déclin en raison de leur pacte avec le diable (Vico ; Huntington). Pour de tels écrivains, cet événement n’est rien de moins que la préfiguration de l’éventuelle apocalypse, venant pour eux le plus tôt possible, et jamais trop tôt. Si, pour Dantec, les événements sont liés à la déshumanisation de l’Occident qui correspond au lendemain de la Révolution industrielle, pour Nabe, comme on peut l’imaginer, alors que la cause elle-même est un amalgame de comportements occidentaux et de « mal-être », l’affect et la performance de ces événements sont nécessairement liés à sa vision de la sodomisation de l’Occident en particulier et de son inéluctable déclin en général : « Quel intérêt de vivoter dans une époque qui n’en finit pas de crever ? » (Lueur, p. 12).
     Par coïncidence, le 11 septembre est l’anniversaire de la mère de Nabe. Comme à son habitude, il l’appelle l’après-midi de son anniversaire, qui correspond au matin à New York et à Washington, et elle répond aussitôt en lui disant d’allumer la télévision. Il le fait et assiste aux événements que tout lecteur de ce volume ne connaît que trop bien. Coïncidence ou pas, cette confluence d’événements fait immédiatement du politique le personnel, et le personnel se transforme aussitôt en question de sexualité, non pas tant maternelle que spéculaire des événements : « un avion de ligne américain vient de foncer tête la première sur l’une des tours jumelles. Un autre surgit dans le ciel très bleu et s’encastre à son tour dans la deuxième. » (p. 11). Or, bien que certains rapportent l’étymologie de « encastrer » à castrare (« châtrer ») et que l’origine du mot soit plus probablement castrum (« château), il est néanmoins clair que Nabe emploie des mots comme « foncer » et « encastrer » pour insister sur l’acte de pénétration. Les tours jumelles phalliques, archétypes de l’érection par l’Occident de monuments en son propre honneur et de monuments à ses propres érections, sont elles-mêmes sodomisées par une force plus grande, liée, comme on le verra bientôt, à un déclin faustien et à une mystique messianique. En même temps, tout en étant en désaccord sur le principe quant à leur cause, Nabe ne serait pas en désaccord avec la notion de Derrida selon laquelle ces événements sont les conséquences d’une maladie auto-immune. Bien que la question ne se pose pas directement ici, Nabe ne serait certainement pas en désaccord avec l’assimilation de ces événements à l’autre maladie auto-immune bien connue, le SIDA. Et s’il serait peut-être, même pour Nabe, exagéré d’énoncer cette analogie, il ne désapprouverait pas l’idée qu’ont défendue certains parmi la droite évangélique juste après les événements, à savoir que New York a été touchée en raison de son homosexualisation. Il s’en rapproche certainement : « Cette ville (Babylone, Rome, New York) est pour saint Jean la mère des abominations de la terre » (p. 15). Car si, selon saint Jean écrivant l’Apocalypse (17, 5), Babylone est la « mère des abominations de la terre », la sodomie omniprésente et la sodomisation ultérieure de New York peuvent-elles être loin derrière ?[8]
     Ces images d’ouverture spectaculaires de New York se faisant pénétrer comme signe de son efféminement, son statut de ville de la sodomie et de la ville enculée sont soulignées par les signes de la mystique que Nabe utilise pour souligner l’inévitabilité des événements. Non seulement le maternel est le signe de la fatalité, la récurrence d’une date s’inscrivant dans l’éternel, mais les nombres eux-mêmes conspirent pour marquer l’apocalypse : « Et le onze septembre, il restait cent onze jours avant la fin de l’année ! 11 : deux 1 érigés comme des tours jumelles ! » (p. 13). Ce n’est pas encore le 666 de l’Apocalypse, mais c’est un sixième du chemin ; dans le monde de Nabe, nous sommes en route pour le Jugement Dernier. Les nombres sont fatals et fatidiques, mais ils sont immédiatement devenus ses nombres à lui : « J’en ai plein les mains, de mes chers chiffres sacrés […] 11.09.2001 » (p. 12). Tout comme l’anniversaire de sa mère doit nécessairement arriver, ces événements doivent nécessairement devenir propres à Nabe, comme s’il était Jean écrivant le Livre de la Révélation ou comme s’il proposait un manuel de l’apocalypse. Et ces nombres sont sacrés, leur fatalité est un signe venu de quelque part, d’un au-delà dans tous les cas, ils sortent pour ainsi dire de nulle part afin de marquer cette conjonction de Nabe, New York, apocalypse et sodomie.
     Le texte de Nabe est fortement centré sur l’acte de pénétration, et, plus précisément, sur l’acte de pénétration homosexuelle que sont pour lui les attentats de New York (le Pentagone est ici quasiment mis à l’écart), en partie pour eux-mêmes et, en fin de compte, en partie pour leur pouvoir politique. Mais ce qui marque son texte, c’est la figuration des images de l’événement comme une étrange pénétration homosexuelle des tours phalliques par un phallus encore plus puissant, quoique primitif. Chaque tour se transforme en anus lorsque l’avion y pénètre ; chaque tour devient béante tandis que l’avion la viole, fait d’elle un rectum et l’invagine par un acte de sodomie aérienne : « Quelle pénétration ! Aucun des deux sexes foudroyants n’est ressorti de ces matrices phalliques. Prises ainsi presque à leurs sommets, les deux tours de quatre cents mètres de haut n’ont plus qu’à s’envoyer en l’air. » (p. 16). Pour Nabe, donc, la principale différence une décennie et demie après Au régal des vermines est la transformabilité du phallus en matrice ou en utérus : la tour phallique autrefois immuable comme position de pouvoir masculin devient, à tout moment, la matrice qui est instantanément détruite par un autre phallus. Ainsi, la nature matricielle du WTC, contrairement aux neuromatrices de Dantec qui ont une certaine permanence, est immédiatement transformée en un site de copulation improductif qui n’est pas différent d’un rectum. Les tours deviennent alors deux jambes levées en l’air, l’espace entre elles un vagin symbolique alors que chacune devient un rectum. Comme Leo Bersani l’a demandé avec tant de force au cours des premières années de l’épidémie de sida : « Le rectum est-il une tombe ? » Pour Nabe, il est clair que la réponse est affirmative, car il accélère l’acte de pénétration, d’infection, de maladie, d’effondrement et de mort, qui se produisent tous, comme le dit l’expression américaine, « en une minute new-yorkaise » [in a New York minute].
     La géographie et l’anatomie fantasmagoriques et confondues de Nabe sont un mélange alchimique qui situe l’auteur comme copilote des avions, pénétrant les tours et assumant ainsi sa virilité lorsqu’il transforme, avec ses mots, le phallus de l’autre en objet pénétré. Et peu importe à ce stade du livre qu’il s’agisse d’un rapport anal hétérosexuel ou homosexuel. Pour l’instant au moins, Nabe s’est éloigné de cette opposition en faveur d’un acte de sodomie généralisée qui place l’acte avant la sexualité. Il justifie ce mouvement rétrograde en laissant entendre que cela s’est toujours déjà produit, que l’acte de pénétration était déjà là : « Évidemment, c’est sexuel ! La Mort ne demande pas son avis à la Vie lorsqu’elle l’encule. Sodomie surprise ! Pas le temps d’écarter les fesses : quelque chose est déjà dedans. » (p. 17) Alors non seulement cet acte est sexuel en soi, mais toute action entreprise par l’Occident est toujours déjà un appel à un acte de sodomie. L’Occident aura toujours été un rectum béant attendant d’être sodomisé par un homme réel, un homme qui n’a pas renoncé au pouvoir, un homme qui n’a pas cédé du terrain aux mœurs efféminées de l’Occident et leur incarnation dans les figures de la bourgeoisie, du marché, du libéralisme omniprésent et de la tolérance. Avoir produit cet effet auto-immunitaire signifie que l’Occident était toujours déjà foutu, au sens propre comme au sens figuré du terme.
     Dans cette ville « castrée » (p. 17), désormais marquée par la béance de ses « tours impériales » fantômes (p. 17), le ciel est devenu le lieu spectral d’un Armageddon cosmique qui s’inscrit dans trois fils de discours. Il y a d’abord le discours de la sodomie, qui transforme tout en un rectum qui est aussi une tombe. Aucune position dans ce choc des civilisations n’est celle du phallus impérial protégé, et aucune position en Occident ne peut désormais être essentialisée comme vérité transcendantale ; le phallogocentrisme est, en définitive, une métaphysique qui peut être percée. Deuxièmement, il est également clair que le retrait volontaire de l’essence opéré par l’Occident et son évolution vers le spectaculaire (Debord, Baudrillard) font partie de la cause du problème. Si Nabe, toujours misanthrope, n’est pas l’ami des humains, ici ou ailleurs, c’est en partie parce que les humains ont décidé d’opter pour une position minoritaire qui substitue l’existence à l’essence et le spectacle à la réalité. Quand la réalité apparaît, une sorte de réalité qui est spectaculaire, il faut dire aux humains que c’est la réalité : « Il faut dire aux Français qui nous regarde que nous ne sommes malheureusement pas dans le cadre d’un film ou d’une image virtuelle » (p. 15). Et ce perçage de l’illusion par la réalité est mieux que tous les effets spéciaux que peut offrir Hollywood (p. 22) ; c’est une érection spectaculaire aux proportions colossales que seuls les mots de cet auteur sont capables d’égaler[9].
     Le troisième aspect du discours, qui est une naissance tératologique fantasmatique issue du couplage des deux aspects précédents, est un acte autosexuel solipsiste dans lequel Nabe peut transcender les vanités de ce monde et être, d’une étrange manière, avec Mohammed Atta et les autres qui ont perpétré les événements ce jour-là. Ainsi, le discours devient euphorique dans sa célébration d’une combinaison de mort et de pénétration, de sodomie et d’autosexualité, de plaisir de soi et de transcendance. Nabe est ravi de voir que son discours sur l’enfer et la damnation, sur le feu et le soufre, et sur la destruction massive est omniprésent : « Bientôt, les mots que je préfère le plus au monde embellissent les lèvres pincées des journalistes : kamikazes, suicide, décombres, catastrophe, pirates, fanatiques » (p. 18). Ce changement massif de discours, ce signe apocalyptique de destruction totale, c’est finalement ce que Nabe préfère, c’est-à-dire l’équivalence entre l’acte de pénétration anale et la masturbation égoïste dans laquelle il n’y a pas l’autre. Car, en dernière analyse, une des choses qui marchent pour Nabe dans sa vision du monde est précisément qu’il n’y en a pas d’autre ; seul le bougre actif est sujet ; tous les autres ne sont que des outils pour son plaisir. Si certains encule les autres ou si certains se masturbent, la non-productivité et la non-reproductivité sont toutes la même chose. Le monde est un grand spectacle masturbatoire qui transforme en réalité les faux spectacles de la bourgeoisie : « C’est la Grande Masturbation médiatique ! » (p. 18) Et le ciel de New York devient un énorme rêve humide : « C’est le sperme des Boeing, pardon le kérosène, qui a déclenché l’incendie dans les étages et fait fondre les tours » (p. 20).
     Il n’est pas du tout surprenant que Nabe se concentre sur l’événement et son caractère spectaculaire avant de se tourner vers le simple fait que plusieurs milliers de personnes sont mortes dans l’effondrement des tours. D’une part, comme nous l’avons déjà vu, Nabe fait à sa manière le lien entre surface et intérieur, car ces deux choses sont marquées par le phénomène de l’invagination anale et par l’association péremptoire du figuré et du littéral qu’il choisit d’associer de manières idiosyncratiques. Ainsi, l’absence d’aberration du désir homosexuel est pour lui remplacée par un modèle aberrant qui met l’accent sur l’association que fait Nabe entre la manifestation de ce désir et tout ce qui concerne le fait d’être quelqu’un dans une société qui n’affirme pas sa normalité d’après ses positions majoritaires. D’autre part, cependant, les « enculés » du monde, comme on l’a vu dans la pénétration des Tours comme si elles aussi étaient des rectums béants, est le signe que ceux qui étaient en position parasitaire (Serres) de prédation sur les autres ont désormais reçu ce qu’ils méritaient. Dans ce cas, il revient sur l’invective déjà évoquée concernant les travailleurs de l’information, transformés ici en ceux qui travaillent dans le commerce mondial, qui se remplissent les poches d’argent liquide via un processus désigné ici encore par un vieux mot, qui n’est rien de moins que l’usure : « des golden boys qui […] dans les tours de Babel du Veau d’Or, traficotaient sur leurs ordinateurs, au service de la grande Enculerie yankee » (p. 29).
     Il est évident dans cette concaténation de piques antisémites et antigays que l’invective de Nabe se concentre sur ceux qui vénèrent de fausses idoles : le veau d’or au lieu des Dix Commandements qui sont sur le point d’être déclarés (Exode, 32). Mais, plus important encore, il s’agit ici d’une énième substitution d’une rhétorique à l’ancienne à une rhétorique contemporaine, dans laquelle nous voyons, ou avons l’impression de voir, des mots comme « sodomie » et « usure » remplacer « désir homosexuel » et « commerce » : « Ce n’est pas à toute une société d’usuriers internationaux de lui faire le moindre reproche ! Ezra Pound serait fier de lui » (p. 60). Dans la vision du monde de Nabe, ces « golden boys » sont des parasites du monde des gens réels et les ont bourrés de profit, en utilisant l’information au lieu de la substance. En un sens, Nabe semble donc souhaiter un retour à un modèle de circulation précapitaliste, le fameux C-M-C qui définit une existence précapitaliste, où l’argent sert de moyen universel pour établir les règles du troc, au lieu du modèle capitaliste M-C-M, où l’argent est utilisé pour gagner plus d’argent. La symbolique des golden boys, du Veau d’or, du modèle capitaliste du parasitisme, de la sodomie et de l’usure se résume entièrement dans son expression « enculerie yankee »[10]. Les États-Unis baisent le monde, et ceux qui sont morts dans les attentats de New York sont eux-mêmes enfin et justement « enculés » par un véritable phallus, le bélier de l’avion à réaction qui détruit l’icône du Veau d’or et des golden boys.
     L’opposition se rejoue sans fin dans l’esprit de Nabe entre ceux qui sont de vrais hommes et ceux qui sont des individus enculés et de faux prophètes, gagnant ou volant de faux profits. L’image du Veau d’or perdure donc lorsque Nabe oppose implicitement un vrai homme, en l’occurrence Jean Genet, à un faux prophète, George W. Bush. Bush est présenté comme le faux Moïse, pire qu’Aaron érigeant le Veau d’or, c’est-à-dire quelqu’un qui redescend de la montagne sans rien d’autre à montrer après ses quarante jours d’absence qu’une incompréhension émotionnelle de la transcendance :
     Ground Zero, Jr emprunte un mégaphone et tient le brave pompier casqué no. 164 par le cou […]. En attendant le « Mémorial », le Texan est juché sur un monticule de verre et de béton. Sur ce Sinaï de gravats, Bush improvise un discours sanglotant. (p. 38)
     La politique et les positions de George W. Bush sont transparentes ; c’est pour Nabe un petit homme, en proie aux mêmes intérêts qui maintiennent à flot le capitalisme et le libéralisme transnational de la façon la plus hypocrite. Mais Genet, malgré son homosexualité avouée et impénitente, est l’un des grands : quelqu’un qui n’a pas peur de prendre une vraie position politique – vraisemblablement celles qu’il a prises vis-à-vis des Black Panthers et des Palestiniens. Et en prenant position contre la pensée omniprésente de l’Occident, Genet transcende son statut d’« enculé » et devient porteur du phallus[11]. Dans ce cas il ne s’agit pas tant d’un acte de sodomie que d’un acte de fellation ; pourtant tout finit par être pareil :
     Les « lettrés » se gardent bien de faire référence à Genet, alors qu’il me semble entendre son rire et ses applaudissements devant les ruines du World Trade Center. Les moustaches de l’intelligentsia en ont plein la bouche de sa grosse bite littéraire, mais quand il s’agit de rappeler qu’il avait aussi des couilles politiques, il n’y a plus personne pour continuer à le sucer. » (L 43)
     En face d’eux se trouvent ceux qui sont les vrais « enculés » du monde, les commentateurs qui voient dans les attentats un effet auto-immun, « les enculés qualifiés » (p. 60) qui tentent une analyse présentant l’Occident comme ayant forgé l’outil de sa propre destruction et ceux qui, comme Bush, ont perpétué une situation dans laquelle les opprimés n’avaient d’autre choix que de réagir comme ils l’ont fait. Pour n’avoir pas levé l’embargo, les noms de Clinton et W. ne seront pas gravés dans le marbre américain mais dans « la pierre ponce de la Yankeerie » (p. 69). Nabe poursuit (pp. 69-70) en les comparant à Foch et Clemenceau, qui réduisirent l’Allemagne en état d’esclavage « jusqu’à ce qu’elle finisse par se donner, jambes écartées, au premier Führer venu » (p. 70)[12]. Pourtant, il n’est jamais clair en quoi ceux qui voient la réponse auto-immune sont des « enculés », alors que la propre explication de Nabe ne considère pas l’Occident comme autrement que coupable dans la production de cette affaire[13]. Et on ne sait pas non plus où et comment le propre modèle de Nabe d’un univers parallèle dans lequel les usuriers et les sodomites seraient rapidement éteints aurait pu empêcher les événements.


 

[1] Marcel Zanini est surtout connu pour son tube « Tu veux ou tu veux pas », basé sur un air original brésilien, « Nem vem que não tem ». La chanson a également été enregistrée par Brigitte Bardot.

[2] Le vrai nom de Nabe est Zannini ; le nom de scène de son père, cependant, s’écrit « Zanini ».

[3] Michael A. Johnson l’a démontré avec éloquence dans son étude du Roman de la Rose.

[4] Il convient de noter par souci d’exactitude que le vrai père de Nabe, Marcel Zanini, est né en Turquie, apparemment d’ascendance mixte grecque, italienne et turque.

[5] L’allusion à Dante est importante. Ce n’est pas par hasard que Nabe intitule un chapitre de cet ouvrage « Béatrice enculée » (223). Pas même la métonymie du paradis n’échappe à la sodomie ; même la présence au paradis de Béatrice ne peut le sauver, lui ou qui que ce soit d’autre.

[6] Selon Le Trésor de la Langue Française, « pimprenelle » a souvent été confondu avec « pimpenelle »/« pimpenella », dont on pensait au Moyen Âge qu’elle engendrait la folie. Je ne peux pas être certain que Nabe ait su cela ou non

[7] Comme le dit la chanson, « Le bon roi Dagobert / A mis sa culotte à l’envers ». Saint Éloi la lui fait remettre à l’endroit.

[8] Évidemment, le jeu de mots entre Sodome et Saddam, en français ou en anglais, vient ici à l’esprit. Nabe intitulera un chapitre de Printemps de feu « Sodomie chez Saddam » (p. 235) ; le chapitre se termine (p. 247) par un rapport anal (hétérosexuel). La question n’est jamais loin de l’esprit de Nabe.

[9] Le spectaculaire hollywoodien est ici un leitmotiv : « Les terroristes semblent avoir remonté le film à l’envers […] Quel est le but ? Détruire spectaculairement le Centre du Monde du Fric. »  (p. 30). On a parfois l’impression que la position de Nabe n’est marquée par rien de plus profond que les possibilités qu’offrent les trucages, les effets spéciaux ou PhotoShop.

[10] L’anti-américanisme comme aversion profonde pour le « mode de vie américain » est un thème récurrent dans la diatribe : « La caractéristique des Américains est que tous les clichés qu’on colporte sur leur compte sont justes. Les Yankees civilisés préfèrent l’American way of life à ce qu’ils appellent la Diarrhea way of life […] Le reste de la Terre est une Bougnoulie où l’on attrape la turista ! Les Américains vivent dans le plus petit pays qui soit : mon ghetto, ma maison, ma voiture, ma télé, mon chien, et mon frigo (le chien dans le frigo ?). Tout est réduit à sa plus simple expression. Un grand vide habite ce vaste espace. Et ce vide, il faut le cacher. » (p. 70).

[11] De même, Nabe inverse les rôles lorsqu’il s’agit d’obtenir une bonne image. Ici, les tours de Jéricho sont dignes d’être détruites, même si cette attaque sera accomplie par Josué, qui était juif : « On n’ose imaginer le diktat moral si les tours du World Trade Center de Jéricho avaient été détruites : « Nous sommes tous cisjordaniens ! » (p. 44).

[12] Cela pourrait être vu comme un exemple de la loi de Godwin, développée à l’origine par Mike Godwin en référence aux discussions en ligne sur Usenet.

[13] Le comportement de l’Occident n’est rien de moins qu’une oppression morale : « les milliards de Terriens qui ont compris que les symboles de l’oppression morale exercée par tout un système occidental viennent de sauter » (p. 32).