samedi 11 septembre 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Nabe l’aune par Julien Cassel

Mercredi 28 avril 2021 — 22 : 37. Je viens juste de terminer la lecture des Porcs 2.
     Monumental. Je me sens comme ahuri. Sidéré. Je ne sais pas… Quelle fin mais quelle fin !
     Il y a trois morceaux de bravoure dans ce livre, du jamais lu pour moi en général, mais du jamais lu aussi (dans mon souvenir) chez Marc-Édouard Nabe (ou du moins d’une façon si aboutie, si pure). Trois chefs-d’œuvre qui rendent les chaînes d’infos, la presse et Internet insignifiants. Le cliché était de dire qu’avant, on apprenait des choses du monde dans les romans. Mais qu’aujourd’hui, avec la télé, Internet, etc., le roman n’avait plus ce rôle. Eh bien c’est faux. Lisant Les Porcs 2, c’est faux (Ah oui, Les Porcs 2, c’est pas un roman, c’est un pamphlet. Tant pis, j’espère qu’on m’aura compris). Et c’est peut-être la chose la plus impressionnante dans ce que fait ce livre. Car ce livre fait des choses… Grâce à ce livre, le roman est l’avenir de l’Homme ! (Le roman est l’avenir de L’Homme qui arrêta d’écrire !) L’autre tour de force est que ce bon millier de pages se lit avec une fluidité totale, et que ces trois joyaux y sont sertis d’une façon extrêmement réfléchie et plus qu’habile. Le texte rend tout de suite addict. Il est très dur de refermer ce livre une fois que vous y êtes entré. Et le plus fort, c’est que ce n’est pas uniquement dû au « je veux connaître la suite » mais (et je ne saurais l’expliquer précisément : c’est un ressenti) surtout à la forme du texte. À son agencement. À sa composition. À la longueur de ses paragraphes associée à son style. Ça, ça me fascine.
     Les deux premiers chefs-d’œuvre arrivent relativement « vite » dans le pamphlet et préparent au troi- sième. On croit le voir venir, et puis non. Mais on se dit que ce n’est pas possible, on se dit que, vu ce qu’on a lu avant, Nabe nous prépare un truc… (Car on commence à le connaître, l’oiseau.) Ben tu m’étonnes ! Il faudra être patient (Patience) (j’essaie de ne pas trop révéler de choses) et ALORS ! Vraiment, durant ces trois moments, Nabe passe (et nous emmène avec lui) dans la Quatrième Di- mension : le réel comme si vous y étiez. En immersion. 65 € : c’est donné pour un casque de réalité (non-)virtuelle ! Mais vraiment. C’est jouissif (tout le livre l’est), génial et ça fait froid dans le dos, aussi. Vraiment impressionnant. C’est bateau mais je le pense : comme si tous les livres de Nabe étaient rassemblés, resserrés, épurés et magnifiés dans ce livre-ci. Que tout devait finalement amener à çà. Stupéfiant. Et il y a plein d’autres choses… Mais j’arrête là. Enfin non : et Noémie ! Comme elle arrive (elle était déjà en texto dans le 1), discrètement mais on sent que c’est fort, là encore qu’il va y avoir quelque chose, elle est très peu là, parfois juste nommée, pourtant, on sent qu’elle prend (ou va prendre) beaucoup de place (dans le bon sens du terme : comme Laura Palmer dans Twin Peaks :-)).
     Les Porcs 2. Donc : c’est La Guerre (Totale). Mais sur plus de mille pages… Alors attention, Lecteur : si tu t’attends, comme le titre t’y invite, à lire mille pages d’explosage nabien de tronches de complotistes, tu seras en partie frustré.
     L’attaque est bien là, sans pitié. Mais il faut l’envisager comme cela : une super méga longue épée, des complotistes plus ou moins « célèbres » en file indienne et… l’épée transperçant par à-coups hyper violents, mais progressivement, lentement et pas tout le temps, un à un, la brochette sur mille pages. Et ce, à la périphérie du cœur de l’ouvrage ; de plein d’autres choses…
     J’aime tous les livres futurs à venir évoqués tout du long (et la blagounette sur celui déjà écrit).
     Les imparfaits du subjonctif (avec parenthèse associée) m’ont fait rire. Sauf à un moment (dans le premier tiers du livre ?) où c’est trop. Il y en a trop. C’est lourd. Mais c’est un détail.
     J’aime le côté enquête, Zorro, pour parvenir à dévoiler la véritable identité des plus méchants des complos sous pseudos (car juste retour des choses, finalement).
     J’avais peur que la transcription des commentaires Internet de la sphère conspi dans le livre soit indi- geste : ce n’est pas le cas. C’est juste dosé ce qu’il faut. Juste pour avoir mal au crâne, juste la nausée mais sans avoir à aller jusqu’à en dégueuler…
     J’aime l’humanité de l’auteur, quand il humanise les autres : Ô Lorelÿ !… Ô Louis d’Enghien !…
     Hélène, toujours là… Inquiète (j’adore l’inquiétude justifiée des femmes envers les coups d’éclat de Nabe — cette bombe sans retardement gorgée de clous !) ; discrète… Comme Alexandre, le fils, et ce dans un tout autre registre, évidemment. Mais en lien(s).
     Et la mère de l’auteur… (je l’ai déjà dit également : il y aurait un livre à écrire sur « la mère » dans l’œuvre de Nabe — et de tout créateur, d’ailleurs. Lire à ce sujet Le Corps de l’œuvre de Didier Anzieux). Avec, en point d’orgue, ce passage vers la fin — dans un bistrot si je me souviens bien ? — de L’Homme qui arrêta d’écrire : un court passage sur la plus belle déclaration d’amour qu’on puisse faire à sa mère suivie presqu’en même temps par la plus violente déclaration de haine… C’est très puissant et ça met mal à l’aise. Et là on se dit, peut-être à tort, que les deux doivent en chier, l’un envers l’autre, s’aimant évidemment ; mais…) Mais je n’en sais rien, surtout.
     Le père. Quand j’ai dit au mien que je lisais les bouquins du fils de Zannini, ça l’a fait marrer ! (Oui, bon…) Plus sérieusement : il a été très touché par une citation de la lettre à la mère dans Je suis mort, que j’avais reprise dans un de mes livres…
     Et le concret. Très important, le concret. L’hors-littérature. Moi, quand j’ai vu les procès suite aux Porcs 1, je me suis dit : « Putain, non ! S’il les perd : adieu la typo des livres, adieu Les Porcs 2… Tout va s’écrouler pour lui… et pour nous ! »
     Mais aussi : comment fait-il ? Il a des parents âgés, un fils… Il doit bouffer aussi, avoir un toit sur la tête, pouvoir s’offrir des livres, des petits plaisirs… Publier les siens, de livres — voire les rééditer… Comment se démerde-t-il dans son budget, pour tout cela ? Ok, sa peinture. Mais tout de même… Et puis bim : Les Porcs 2 ! Qui existe : qui en rajoute grave sur celui qui a intenté le procès ! Qui a dû lui coûter grave bonbon (l’ouvrage hein, pas le procès — enfin si aussi peut-être…) ! Je suis désolé (pourquoi d’ailleurs ?) : sans même parler du contenu du livre (un comble !) : quel panache ! Quelle force. Dans la plus terre-à-terre de la vie de tous les jours (le fameux « Yoplait » de L’Homme…) Bravo. Putain, oui, Marc-Édouard : bravo. Et au-delà des livres.
     Je n’arrive pas à m’imaginer non plus comment il fait pour tenir. Où trouve-t-il toute cette énergie pour mener cette vie ? Cette œuvre ? La penser, l’écrire, l’éditer, la faire imprimer et la vendre ? Et ce caractère sans pathos ! Ça m’avait beaucoup marqué, ses propos (au moment de Je suis mort) sur « le cœur qu’il faut mettre dans la glace ». C’était très beau. Et c’est tellement pas moi ! Je me suis rendu compte que, moi, dans mes livres, et dans ma vie, je me bats constamment contre moi-même, en moi- même. Deux aspects contradictoires qui luttent entre-eux. Et c’est en écrivant que j’ai compris cela. En moi, c’est l’intime Iliade. Mon sentimentalisme gluant qui m’a tant fait m’illusionner, tout en me rendant beau auprès des femmes qui m’auront quitté pour cette même raison !… Mais je m’égare ! Don Quichotte, aussi. Dans l’idée de se faire croire sincèrement à ses propres illusions sans le savoir, faire exister envers et contre tout, et en soi, quelque chose qui n’existe pas, qui rend malgré tout la vie belle tout en nous détruisant aussi ! J’ai lu il n’y a pas si longtemps Don Quichotte… Il y a TOUT dans Don Quichotte. Quel livre ! Bref. Et stop. Revenons à nos Porcs.
     Pour moi, et en partie (peut-être que cela ne lui fera pas plaisir) Nabe est l’Ultime Prof et l’Ultime Journaliste : j’ai fait des études de lettres. Jamais je n’avais entendu parlé avant lui de Weil, Powys, Bernanos, Massignon (et encore, il y en a beaucoup plus. Sans même parler des cinéastes. Que de continents découverts grâce à lui ! Que de bien-être ! Merci). J’ai lu récemment L’Art du Bonheur de John Cowper Powys : une Révélation. Ça m’a bouleversé (mais je m’égare encore). Et pour « l’Ultime journaliste », pour les choses intéressantes que l’on découvre comme avant dans les romans, il y a tout ce microcosme conspi dont je ne connaissais rien. Toutes ces tractations politiques à la marge, minables mais qui peuvent avoir de bien vilaines réelles conséquences (Les Porcs 1)… C’est pour ça que, effectivement, dans Les Porcs 2, l’argument de certains personnages demandant à l’auteur « Mais pourquoi écris-tu autant sur des gens insignifiants ? » ne tient pas. Car, là aussi, les actes de ces « gens insignifiants » portent à conséquence. Ils signifient donc beaucoup ! D’où l’intérêt du livre. De démonter tout cela pas à pas et implacablement. Même si cela est vain (dans le sens que ça n’enrayera pas le complotisme) mais, de toute façon, le sens du livre est à chercher ailleurs. Et dans un endroit que je ne connais pas. Ou si peu. Qui a trait au religieux. Mais oui. Ça donne, dans l’idée hein, un petit côté Simone Weil (La Pesanteur et la Grâce, je crois. C’est bien ce livre magnifique écrit pendant la guerre qui explique tout ce qu’il faut faire pour s’en sortir, livre lumineux que personne n’a lu ?… C’est bien ça ou je me trompe complètement ?) Et puis découvrir tout ce milieu, cette petite clique plus ou moins d’extrême-droite est intéressant. Aller à la rencontre de ce qu’on n’aime pas et qu’on ne connait pas…
     J’aime cette entreprise totalisante : s’investir corps, âme, esprit et vie dans ce démontage systématique des thèses complotistes ; tout cela servant le livre, tout en donnant à entendre les thèses qu’il entend démonter. Parfois, et c’en est touchant, Nabe répond à des attaques qui sont absurdes. Du genre « Il est riche, c’est un parvenu du milieu littéraire, etc. » C’est tellement faux (que ça en crève les yeux), con et drôle qu’il n’y a pas besoin de répondre à cela. Et pourtant, il le fait et se justifie. Et même s’il peut le faire aussi en attaquant, il n’en reste pas moins que c’est de la prise en considération de l’autre. Oui : c’est respectueux.
     Comme on le voit, si on arrive à passer le Styx de sa personnalité (grâce à « La barque à Caron », comme dirait l’autre), Nabe, c’est l’Eden ! Et on tombe alors sur plein de pépites ! D’une certaine façon, pour goûter le suc du fin fond de l’œuvre de Nabe, c’est-à-dire sa très grande humanité et sa profonde générosité, il faut d’abord symboliquement mourir à soi le temps de la lecture… Bref.
     Et tant pis, malheureusement, pour ceux qui…
     Mais à présent : on ne rigole plus. Littérature ; écriture.
     Les cœurs des Porcs 2 !
     Ou le Porc à trois cœurs…

Noémie…

     « (…) Fais tout péter. »
     Noémie… ben c’est ce qu’elle a dit dès le début hein.
     Les Porcs 2 est mesuré, ciselé dans la démesure — mesuré, oui. Pour rendre addict, donc.
     Noémie, un prénom. C’est tout. Un incipit (non, c’est pas ça le terme, tant pis). Une dédicace ? (Non plus.) Pas grave.
     Juste, dans tout ce magma ; elle apparaît discrètement, parfois. Bien plus (mais pas si tant) à la fin du livre. Mais c’est ce magma et cette discrétion qui lui donne une place gigantesque. On l’aime dès qu’il la nomme. C’est fort ! Je disais comme Laura Palmer dans Twin Peaks (avec « 🙂 » car Nabe dit — mais plutôt « gentiment » — du mal de Lynch dans le livre : ah ! non Marc-Édouard, faut pas dire du mal de Lynch !). Non pas uniquement parce que je connais une Noémie qui m’est très proche (ni même parce que j’habite à la montagne — oh, ça c’est super drôle… À ce propos, j’avais vu à l’époque que L’Homme avait été imprimé par DEUXPONTS : j’avais imprimé mon rurz là-bas aussi en 2008. J’avais aimé cette correspondance. Et plaisir de retrouver cet imprimeur dans Les Porcs 2, sachant que je suis en train de retravailler avec eux, treize ans après, pour mon futur Fort Éphémère), ni même rap- port à la vie de Laura Palmer dans la série, juste : parce que Laura Palmer est morte ; et qu’elle irradie dans tous les épisodes de la série. Elle n’est pas là ; tout en étant partout. Voilà comment j’ai ressenti la Noémie de Nabe…
     (Tout ce qui touche au « mariage » — ainsi que son récit — est très beau-triste.)

Les Trois chefs-d’œuvre…

     (Les conspis lavent les cerveaux : Nabe, lui, les nettoie ; différence capitale !)
     Alors on lit, porté. Et puis… Soudain !
     1) On se retrouve dans l’un des avions du 11 septembre… Et on ne comprend pas ce qui nous arrive… La lecture s’accélère (le pouls aussi, sûrement) et, donc, autre dimension : on y est. On est dans l’avion ; pire : on aurait aimé être dans l’avion ! C’est pas un effet de style, ce que je dis, c’est ce que j’ai réellement ressenti par la force de la retranscription de Nabe. Et il est « absent » de ces pages. (Et je pense que tuer est de la barbarie. Surtout : que ça ne sert à rien, en plus.) Mais, force de la littérature : là n’est même plus le problème ! À lire cela, oui, malgré moi : j’aurais aimé être dans cet avion. Et quand je me pose : n’importe quoi, évidemment ! Et pourtant, au moment de la lecture…
     2) Puis l’assassinat, un peu plus loin, de Ben Laden : oui, comme si vous y étiez… Immersion totale, en plein dedans… Mais qu’est-ce que c’est fort ! (Il avait tenté et réussi le coup, avec Lucette, de « sortir » de son œuvre : c’était vachement bien. Aujourd’hui, on comprend que ce n’était qu’un début pour aboutir aux Porcs 2…).
     3) Enfin : Merah. Là, on est chaud : on vient de se prendre le chef-d’œuvre du 11, l’autre de Ben alors on se dit !… Ha putain, mais non ! On croit qu’on va avoir droit au même récit mais non : argh ! Il nous frustre ! (Mais on commence à le « connaître » littérairement, il doit sûrement nous préparer un truc…) Et on continue la lecture (après, je suis dégoûté : franchement, je ne l’ai pas fait exprès, mais, refermant le livre après lecture, j’ai « dérapé » et vu les pages de la fin : et qu’il allait y avoir un long « dialogue » avec Mérah ; là j’ai compris. L’apothéose à venir, je veux dire…).
     On continue donc la lecture, intrigué. Le sujet Mohammed Mehra revient couci-couça, mais au mi- lieu d’autres choses… et puis, re-soudain, après un mariage « anodin » : la « fin » du 2. La claque !…

La Forme

     J’aime profondément l’œuvre de Virginia Woolf. Quand on lit son journal, on se rend compte qu’après avoir écrit un chef-d’œuvre, elle s’effondre psychologiquement. Très gravement (elle en mourra). Comme si elle avait dû se vaincre pour sortir d’elle-même le plus haut de son œuvre. Symboliquement, je trouve qu’il y a de ça dans le récit du 11 et de la traque de Ben Laden. Je me répète un peu mais Nabe s’est totalement effacé derrière son sujet (et il y est donc impliqué jusqu’au bout des ongles) et cela donne, littérairement parlant, deux textes d’une pureté ! Simenon (encore une fois, dans l’idée hein) ! Vraiment, c’est comme si les mots sortaient de la page. C’est très impression- nant. C’est toujours un peu con de dire ça, mais tant pis : pour moi, c’est peu-être ce que Nabe a écrit de plus fort jusqu’ici, ces deux textes.
     La pièce de « théâtre » avec Mérah, si elle est tout aussi puissante, relève d’un autre registre. Nabe précise qu’il a légèrement retravaillé, recomposé les échanges pour les rendre digestes. Mais ce sont des propos réels (je pense que c’est cela sinon leur force s’effondrerait). Mais en mettant cela de côté, la recomposition, c’est formidable car vu que ce sont des propos rapportés, sans ajouts de l’auteur, d’une certaine façon, ce n’est pas du texte. Pourtant c’est écrit. Mais ce n’est pas écrit, d’une certaine façon aussi. Et je trouve ça génial. On ne sait pas ce que c’est (je l’ai expérimenté moi-même dans l’écriture et c’est très étrange). Je ne sais pas si je suis bien clair, là…
     Et tous ces plutôt courts chapitres (dans l’ensemble), la petite police, tout cela concourt « à mettre en botte » (comme dirait l’autre) la fougue de l’auteur, mais sans l’annihiler. Au contraire. Ça donne un côté calme et posé au livre. Tout en renforçant ses attaques.
     Tout cela est superbement construit, l’agencement des textes est parfait. Avec donc, ces trois pivots. En partant de sa vie, de l’écriture de sa vie avec ce qu’elle et ce qu’il est, Nabe vise autre chose en se lançant dans une entreprise saine et qui fait du bien. En fait, avec le complotisme, Nabe a trouvé son grand thème. J’ose, oui : le thème de sa vie (comme on dit de la femme du même nom). Et cela fait du bien quand il ne joue plus à faire croire ce qu’il n’est pas. Comme si, bizarrement, le démontage pièces à pièces du complotisme l’avait révélé à lui-même. Mais peut-être que j’exagère un peu dans ces deux dernières phrases. Je n’en sais rien, évidemment. C’est du ressenti, tout ça…

Le froid dans le dos

     La pièce de « théâtre » avec Mohammed Merah, les propos échangés, les siens propres, d’une manière très troublante, l’humanise. Mais c’est sain, car il n’y a pas de monstres dans la vie. Il n’y a que des Hommes. Sa logique est implacable. Terrifiante. Oui cela m’a fait froid dans le dos, mais c’est bien la réalité que Marc-Édouard Nabe nous donne à regarder droit dans les yeux. Une réalité affreuse mais, encore une fois, faite d’Hommes. Et ce, froidement. Sans, à mes yeux, aucune fascination mal placée.
     La force de ces échanges venant de la façon dont ils sont amenés, agencés dans le livre par l’auteur. Cette réalité, je pense qu’il faut la voir (enfin moi je préfère la lire), mais c’est très dur. Il faut être prêt. (Je ne sais pas pourquoi, mon cerveau vient d’associer mes propos au film Salo, ou les 120 journées de Sodome de Pasolini. C’est dans l’idée je crois, d’une réalité ignoble — mais ici poétiquement (si j’ose dire…) fictionnellement retravaillée — qu’il faut parvenir, pour comprendre la barbarie du monde, à regarder en face. Pour parvenir à s’en préserver ?

Épilogue ?

     Voilà tout ce que je peux dire…
     Juste : d’un point de vue littéraire, ce que vient de faire Marc-Édouard Nabe est un palier. Oui : une aune. Je ne reviens pas sur le génie de la forme qui rend addict. Sur son côté stupéfiant. Je la sens mais ne la comprends pas complètement. Je l’ai déjà dit. C’est comme s’il avait trouvé sa forme (La forme de sa vie !). La démesure dans le contraint. Le pur. Lui. (Et pas le magazine pseudo-cul(-cul), hein). Non.
     Lui.
     Là, Nabe, à mes yeux de myope, vient de toucher (et par-delà les mots ; par la forme — c’est lié mais n’empêche) quelque chose.
     Et moi, de rêver au 3… Que sera-t-il ; ce dernier tome ? La barre est super haute, à présent. Il la sautera : aucune inquiétude là-dessus. Mais de quelle façon ?
     Oui, c’est vrai : Les Porcs sera (est) le chef-d’œuvre de Marc-Édouard Nabe.
     où tout, TOUT, se recoupe et se rejoint. C’est beau.

Julien Cassel