mardi 1 mars 2022
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Pas touche à Paty
par Jules

 « Je veux penser l’événement plutôt qu’en pleurnicher. Suis-je dangereux ?
– Oui !
Tant pis, je continue. »
Une lueur d’espoir, 2001

La citation de Dostoïevski est bien connue : « Creusez un fait divers et vous y trouverez une profondeur que Shakespeare n’a pas ». Naïvement, je pensais que la profondeur en question ne pouvait être qu’humaine mais Nabe montre que non, il y en a une autre à trouver: celle de la Société. Tout ce qu’elle enfouit au fond d’elle parce qu’elle ne l’accepte pas et qui ne peut s’empêcher de ressortir de façon dégueulasse ou atroce.
D’ailleurs, dans le livre que Powys a écrit sur Dostoïevski (encore lui), il parlait de trois grands tabous : le sexe, la race, la religion. Le Transgendre abordait le thème du sexe, le récent Crime et Discernement traitait entre autres la question de la race (juive), et Lettre ouverte à une tête de con, le texte qui nous intéresse ici, de la religion : le rapport de la France à l’Islam.
Un fait divers bien raconté nous dit tout ce qu’il y a à savoir d’une époque. Et l’affaire Samuel Paty, par le biais de Nabe, a tant à dévoiler sur, encore une fois, l’islamophobie de la France et son culte de la laïcité.
De l’exécution de Samuel Paty jusqu’aux cérémonies d’hommages, Nabe raconte tout, sans omettre aucun détail : description gore du décapité récalcitrant, revendication du terroriste, révélation des dessins montrés en classe, ras-le-cul des élèves à devoir rendre hommage à un mort… Tout est dit. Sans censure.
Car, si Nabe mène un travail journalistique sur l’actualité (comme vous-savez-qui), ça ne fait pas de lui un journaliste, loin s’en faut, et tant mieux ! Ce qu’eux cachent, par bienséance, règles éthiques, voire carrément propagande ignoble en faveur d’une République apaisée ou au contraire, d’un accroissement de la haine envers les Arabes, Marc-Édouard Nabe, lui, l’expose. Tout a un sens, y compris et surtout ce qui est omis par ceux qui nous « informent » et nous « éduquent ».
C’est sa croyance profonde depuis des décennies : il faut montrer la Réalité. Seul un contact sain, direct avec Elle pourra nous libérer de nos névroses, nos paranoïas, nos aveuglements. Voir avec justesse et richesse la réalité, ça s’apprend. L’art est là pour ça.
C’était le sens d’Une Lueur d’espoir. Le sens n’a pas été compris alors il a récidivé avec La Vérité suivi de J’enfonce le clou et sa préface bien explicative où celui qui la lirait attentivement comprendrait tout du rapport de Nabe au terrorisme. Là encore, rejet, incompréhension. Donc Patience, Les Porcs et Nabe’s News. Et désormais, boycott total…
Plus la France s’enfonce dans l’islamophobie, le culte de la laïcité et dans « la volonté acharnée de ne pas comprendre » (Patience 2), plus la langue de Nabe se durcit, plus ses récits se précisent, plus il devient impitoyable.
Une chronologie exacte, il n’y a que ça de vrai pour comprendre ce qui s’est passé et pour démonter les clichés.
Exemple : Samuel Paty n’a pas été décapité vif, il a été poignardé avant. Ça n’ampute bien entendu rien à ce qu’il a vécu (façon de parler) mais ça enlève une certaine symbolique.
Tout comme le vaudeville autour de la jeune fille, Zaïna, qui aurait ou n’aurait pas été présente, qui aurait ou n’aurait pas menti.  Ça permet, non seulement de saisir un certain mépris du si-parfait professeur Paty envers son élève, ainsi que sa méconnaissance de la psychologie musulmane, mais aussi qu’il commençait à comprendre que, peut-être, il avait merdé sur certains points.
Grâce à Nabe, le drame s’enrichit, se complexifie. On sort des clichés médiatiques qu’ils soient sentimentaux ou racistes. Chaque personnage de cette tragédie est restitué dans toute sa lumière et dans toute son importance. Le polyphonisme de Nabe, perfectionné avec Les Porcs 1 & 2 et Les Éclats d’une autre façon, est encore ici à l’œuvre : tout le monde à droit à la parole : le bourreau, les élèves, Macron aussi…
Quid de Paty ? Un con, évidemment.
Ça ne se dit pas mais ça se pense encore et Nabe, qui, lui s’en fout, l’écrit. D’ailleurs, Marc-Édouard Nabe raconte très bien ce français moyen avec pour seules valeurs, la liberté d’expression et l’attachement à la laïcité. Des profs comme lui, il y en a dans chaque collège.
Mais il faut lire le texte attentivement, au-delà des hilarantes insultes (j’y reviendrai) pour comprendre ce que Nabe reproche vraiment au prof étêté. Contrairement au cliché, Nabe n’est pas du tout un terroriste/islamiste/djihadiste comme le propagent les détracteurs bourgeois/débiles/racistes (choisissez). Ce n’est pas tant que Paty ait montré les caricatures qui le dérange mais sa méconnaissance du monde Arabe, son « mauvais goût criminel », ainsi que son ignorance de ce qu’est une vraie caricature. Sa fatuité à vouloir parler d’une religion qu’il ne maîtrise pas du tout et l’aveu de ses préjugés islamophobes via sa soi-disant prévenance envers ses élèves musulmans finit par le condamner. C’est terrible à écrire mais si Samuel Paty a été décapité, c’est parce qu’il était con. En non-lecteur de Nabe, il n’a pas prêté attention à la chronologie des faits, c’est-à-dire à la simultanéité de son cours avec le procès des attentats de 2015. Nabe ne reproche à Paty que d’avoir été stupide et d’en être mort. D’où le titre cruel mais drôle : Lettre ouverte à une tête de con.
Il faut rapprocher Paty d’un autre raccourci: Hervé Gourdel. Le premier martyr français de la vague d’attentats terroristes qu’allait subir la France. Il est quasi-oublié aujourd’hui. Il faut dire que sa décapitation a eu lieu au mauvais moment : quelques mois seulement avant le « toc-toc » des frères Kouachi à la porte de Charlie Hebdo. Voici ce que Nabe écrivait de lui dans Patience 1 : « Ça va devenir un proverbe : « con comme un Gourdel ». Lui-aussi aimait bien partager des caricatures islamophobes…
Plus intéressantes encore, les illustrations du magazine à son égard. Sur une page de gauche, on voyait une manifestation en hommage à Gourdel; sur celle de droite, un portrait géant de Staline. Pourquoi ce rapprochement ?
La réponse se trouve dans Patience 2 au chapitre 34 : Le Communionisme. « C’est quoi le communionisme ? Tous en communion obligatoire avec l’esprit Charlie maintenu artificiellement en vie… » Plus loin dans le chapitre : « Comment un pays comme la France peut-il se targuer d’une liberté d’expression alors qu’il y est impossible de dire autre chose que « il faut se battre pour la liberté d’expression » » Et encore plus loin : « Ce qui intéresse le pouvoir français, c’est d’imposer une politique républicaine globale de laïcité où aucun religieux n’a son mot à dire, et surtout pas quand il a des idées politiques ».
Les réactions et la cérémonie en hommage à Samuel Paty (con comme un Gourdel!) l’ont démontrée et Nabe insiste fortement là-dessus dans son texte : la Laïcité est la Religion d’État. Tout le monde est sommé d’être en communion laïque. Ça rend plus facile de discerner les moutons noirs, surtout s’ils s’avèrent être des collégiens musulmans… Et ça crée un climat de Terreur où il devient quasi- impossible d’exprimer une opinion divergente (là encore, relire le fondamental chapitre 34 de Patience 2).
On pourrait faire une liste de tout le vocabulaire religieux placé par Nabe dans sa lettre ouverte : « où as-tu vu qu’il n’y avait pas de blasphème en République ? », « ta figure saintement laïque », « On est en pleine contre-apocalypse iconoclaste », « sanctification laïque », « Déisme Roi », « ex-votos »…
Là voilà, la profondeur que Nabe trouve en creusant l’affaire Paty : la France est tellement islamophobe, elle a enfoui tellement bas ses crimes coloniaux contre l’Algérie, qu’elle se protège des musulmans dont elle est terrifiée en érigeant sur ce gouffre une Église monumentale, la plus grande et la plus craquelée de toutes : la République Laïque ! Avec Samuel Paty en martyr suprême !
Gare à qui oserait blasphémer la mémoire de ce saint mort pour le droit imprescriptible des Français à humilier et offenser les musulmans !
Gare à Nabe donc qui s’est pris quelques giclées de merde suite à cette lettre ouverte ! Mais tout ça ne nous dit pas pourquoi il est si inaudible ! À cause de sa langue pardi ! Puisque Nabe écrit depuis les terroristes, les exclus, les pauvres, il écrit contre les terrorisés, les institutionnalisés, les ventre-pleins. Sa langue violente ne peut être perçue que comme un ramassis de vulgarités. Et c’est bien connu, les « cultivés », les bourgeois, ont horreur du vulgaire (traduire : ce qui les offense). C’est pour ça qu’un Wargon ou une Halioua ne peuvent que trouver laide la langue de Nabe. Ils sont aveugles à sa beauté.
Grâce au texte de Vie Sublime, Chevrotine pour un carabin, je suis tombé sur le tweet de Wargon où ce patapouf s’esclaffe que Nabe relaie ses fans. Pour lui c’est indigne du génie ! Mais qu’est-ce qu’il en sait, ce con, de ce qui est digne ou non d’un artiste génial ? S’est-il un jour plongé avec passion dans leur vie et leur œuvre ? Bien sûr que non ! Comme à peu près tout le monde, il ne se fait qu’une vision caricaturale de l’artiste. En gros, un buste en marbre dans une mairie, une statue sur un rond-point… On y revient toujours à la caricature… La réalité ne l’intéresse pas. Lui-même l’avoue dans un autre tweet, il base sa « connaissance » de Céline sur Wikipédia, une usine à clichés et faits approximatifs… Ça ne lui vient pas à l’esprit que les écrivains ont été, et sont, des êtres de chair et de sang, devant manger, payer leur loyer… Pourtant, il l’aurait su s’il avait surmonté son dégoût de Céline et ouvert Entretiens avec le professeur Y.
Anecdote littéraire : en 1880, Verlaine publie Sagesse, son recueil de poèmes chrétiens. Dans l’espoir de faire connaître son livre, il en écrit un compte-rendu élogieux puis l’envoie de façon anonyme au Triboulet, un journal catholique de l’époque.
Se rend-il compte, Wargon, que s’il avait vécu alors et eu vent de cette histoire, il se serait foutu de la gueule du grand poète!
« Lui, un génie ? Alors qu’il critique ses propres bouquins ? Allons !… Poubelle ! »
Le plus triste dans cette histoire, c’est que la critique de Verlaine sur Verlaine n’a même pas été publiée…
Soit dit en passant, je pourrais citer le début de ce compte-rendu et l’appliquer mot pour mot aux Porcs : « Nous sommes en retard avec ce livre remarquable. La politique et ses nécessités portent préjudice à la littérature un peu partout ».
Bref, le boycott de Nabe ne suffit plus… Interdiction pour lui de se défendre ou d’avoir des admirateurs qui tentent de rétablir la vérité à son sujet ! Silence total requis pour cause de prose immorale et vulgaire !
Pourtant, Céline, dans une interview à propos de Rabelais le disait déjà : « Il faudrait comprendre une fois pour toutes (assez de pudibonderie!) que le français est une langue vulgaire, depuis toujours, depuis sa naissance au traité de Verdun. » Et ça vaut aussi pour Usul qui veut se faire une place parmi eux, à leur gauche certes, mais à leurs côtés néanmoins. Dans la même interview, Céline parlait des gars dans son genre : « Il n’y a plus que des larbins, qui sentent le maître et veulent parler comme lui ». Céline, encore et toujours : « le pauvre ne dit pas ‘meurs’ au patron, il lui dit ‘crève’ ».
Dès L’Impubliable, la préface d’Au Régal des Vermines, Nabe avertissait : « je vous refuse tout droit à jouir de mon talent ». Sa langue, de plus en plus inacceptable n’est pas un masochisme ou une provocation de sa part : elle garantit sa liberté. Nabe n’est pas seulement impubliable, il se rend aussi irrécupérable auprès de cette intelligentsia culturelle et médiatique. Ne jamais oublier que c’est sur eux que Gargantua déboutonna sa belle braguette et pissa.
Alors, pour mieux condamner Nabe, ils disent qu’il est raciste.
Prenons un exemple, pour parler de Brahim Chnina, le père de la petite Zaïna voici comment il le décrit : « comme une mule du Maroc croulant au soleil sous des jarres d’eau croupie ! » Lue comme ça, au premier degré, ça fait raciste, oui c’est vrai. Mais le lecteur des Porcs, habitué à ce type de formules, sait bien que l’accumulation aberrante et ultra-précise des clichés finit par tous les désamorcer et provoquer le rire. L’hypocrisie d’aujourd’hui c’est de feindre ne pas connaître les clichés racistes ou penser qu’ils ne peuvent pas être drôles. L’honnêteté de Nabe, c’est de jouer avec eux jusqu’à les rendre grotesque par l’image qu’ils provoquent dans la tête du lecteur.
L’humour de Nabe, enfin, vise entre autres à dédramatiser, à faire fuir loin de soi les larmes, pour avoir un regard clair et ainsi mieux réfléchir la tragédie. Mais cet humour de mauvais goût, c’est aussi une façon, comme il l’écrivait, je crois, un jour à propos d’Hara-Kiri, de renvoyer la merde à son destinataire, la Société, de l’obliger, ne serait-ce qu’un instant, à se regarder telle qu’elle est vraiment, dès lors qu’elle est débarrassée de toutes ses bonnes manières et de son langage poli. De la forcer à constater sa brutalité à l’égard de ceux qu’elle méprise.
Cette société et tous ses chiens de garde, conscients de l’être ou non, choquent par leur comportement et leur indifférence des millions de gens. Pourquoi un écrivain, seul, n’aurait-t-il pas le droit de les choquer eux ?
Si Nabe conclut sa lettre en rappelant Gabriel-Albert Aurier, le seul à avoir écrit un article sur Van Gogh de son vivant, c’est pour rappeler au lecteur que la détestation de la République Laïque ne date pas d’aujourd’hui ni même d’hier et qu’elle n’est pas l’apanage des musulmans. Il en parlait déjà à l’époque de Ce soir (ou Jamais) pour la sortie de L’Homme qui arrêta d’écrire. Une critique ne vient pas que d’en bas, elle peut provenir d’en haut. Nul besoin d’être prolo ou Arabe pour vomir cette France dégueulasse : avoir une sensibilité suffit.
Au fond, les Anti-Nabe du sérail se croient cultivés, parce qu’à chaque rentrée littéraire, ils achètent deux livres (l’un conseillé par Busnel, l’autre par Traquenard, pardon, Trapenard). Et à cause de ça, il confondent le métier d’écrivain avec celui de libraire. Ils pensent que l’écrivain doit être gentil et éveiller les consciences à la bienveillance, au vivre-ensemble et autres fadaises. Alors que c’est faux ! Il doit les réveiller de cette Société qui les endort ! Chercher à accroître la sensibilité de leur âme à l’égard de ce qui est beau, juste et vrai. Comme Nabe, lui, le fait, à toujours vouloir rappeler à ses lecteurs, peu nombreux hélas, qu’ils sont vivants et qu’ils n’ont pas le droit de se contenter d’une telle médiocrité. Comme il a tenté de le faire avec Paty en demandant aux français d’essayer de voir plus loin que leur effroi, de mettre fin à leur cécité dès lors qu’on parle terrorisme…
Je pourrais en citer plein des écrivains qui n’étaient pas des « gentils » dans le sens de fade que lui accole aujourd’hui la société. Un au hasard, Stendhal, qui dans la Vie de Henry Brulard racontait qu’il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la joie à chaque fois qu’il pensait à la décapitation du roi…
Tiens, encore un écrivain qui ne pleure pas à la mention d’une tête coupée !…

Jules

Réactions au texte de Nabe sur Paty :