samedi 11 septembre 2021
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Sens critique
Gauthier, Rivière et Parkreiner

SensCritique, au moins, c’est honnête comme concept… Aucune ambition journalistique ni littéraire : seulement l’avis « critique » de parfaits inconnus qui donnent leurs sentiments sur toute œuvre vue ou lue, aussi bien cinématographique que littéraire, et sur un site spécialisé, pas sur Twitter ou Facebook. Il y a souvent plus de jugeote et de sincérité chez ces vrais amateurs que chez les journalistes aigris de la presse web ou papelard ou chez les tweetos à l’emporte-pièce du n’importe quoi.
     Par exemple, le « T’as vu ? » (tiré d’un tic de langage de Mohamed Merah) de S. Gauthier qui a fait un vrai boulot d’analyse. Évidemment, Gauthier se trompe et, comme beaucoup, achoppe sur l’écueil de « La mort dans un grand sourire », pièce de théâtre de 120 pages sur la fin de Merah. Mais qu’importe !
     Kilian Rivière présente bien les choses lui aussi. Et lui aussi cale devant la pièce de théâtre finale, reprochant à Nabe d’exercer son droit à l’empathie.
     Le troisième de SensCritique (supprimé mais on l’a chopé quand même) est d’un certain Parkreiner qui, lui, a adoré le tome 2. Mais le cadavre de son pote à Strasbourg lors de l’attentat au Marché de Noël en 2018 a bloqué sa route vers la louange… Quel narcissisme ! Comme le rocher dans Le Salaire de la peur qui empêche Yves Montand et Charles Vanel de passer avec leur camion de nitroglycérine (un produit hautement nabien !), Parkreiner aurait dû faire exploser le sien… Ah, ces anti-gauchistes ! Aussi pleins de moraline (autre produit hautement dangereux dans son genre) que leurs ennemis… Parkreiner prend la peine d’écrire tout un article plutôt positif pour dire que finalement Les Porcs 2, il ne faut pas perdre du temps à les lire ! (Rires…)

*

Trois étoiles, parce qu’il y a des gros mots qui sont marrants.
Critique publiée par Parkreiner le 25 avril 2021

     2021 tableau : nous sommes en plein confinement, mon père est persuadé que des miliciens armés l’attendent à sa porte pour le conduire dans des camps de vaccination forcée, le court et très discret tacle d’Elie Semoun à Dieudonné sur RTL/Youtube est recouvert d’injures antisémites, sur le chemin du boulot des tags “Soral a Raison” balafrent un compteur électrique, au même boulot (je suis dans l’industrie) mes collègues franco-algériens s’adonnent gaiement à des postures révisionnistes. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis vivent une révolution culturelle façon Mao, avec l’implémentation dans les universités et dans le coprorate world de la Critical Race Theory, une sorte de pseudo-science sociale portée sur l’exagération des conflits interraciaux avec, en bout de chaîne la démission, sinon le licenciement d’une partie de son élite et l’aiguisement de tensions qui n’avaient pas vraiment besoin de ça. Les dégâts causés par les manifestations ayant fait suite au décès de George Floyd sont estimés par les compagnies d’assurance à 2 milliards de dollars, un record historique.
Ah et un détail aussi, mais c’est important pour la suite. J’ai perdu un pote aux attentats de Strasbourg.
L’ère de la post-vérité est le new normal (n’en déplaise aux Lordons, idiots utiles du complotisme, qui balaient le concept du haut de leur tour d’ivoire) et face à ce nouvel état de fait, certains prennent les armes. Au milieu de tout ça, il y a le tome 2 des Porcs, de Marc-Edouard Nabe.
J’avais bien aimé le premier tome. Quand j’ai vu Nabe chez Taddei en mode trailer, affirmant vouloir réduire à néant le complotisme sur trois mille pages, j’ai cru un bref instant qu’il nous préparait un livre doctoral, lourdement documenté, avec références en pied de page, bibliographie et index. C’était mal connaître Nabe et Les Porcs 1 vaut comme une continuation de son journal. Dans le plus pur style du gossip mondain qui caractérise sa plume, Les Porcs 1 est une lecture divertissante qui permet de situer avec exactitude les morpions de l’alt-right Française dans leur contexte de petits peoples Parisiens en quête d’éclat. J’avouerais aussi qu’à l’époque, lire Nabe après l’élection de Macron, ça faisait edgy et rebelle, c’était comme de se pointer au collège les cheveux teints en bleu avec du vernis noir sur les ongles, le frisson d’une dissidence forfait “confort” qui n’a pas à assumer les conséquences d’opinions gueulés en l’air pour faire contre-courant. Entre temps j’ai grandi. Mon pote de Strasbourg lui n’a pas eu cette chance. Une balle dans la tête. Puis c’était fini.
Il y a un certain vertige, après avoir terminé The Blank Slate de Steven Pinker (excellent livre de vulgarisation sur la psychologie évolutionniste, mais pas que…) et surtout The Death of Expertise de Tom Nichols (sur l’érosion de la confiance en l’expertise, le relativisme cognitif du petit peuple versus l’opinion éclairée d’une personne dont c’est le boulot) à voir pérorer Nabe dans Les Porcs 2 sur un tas de sujets divers et variés, en vrac, les printemps arabes, la Lybie, Céline, Kadhafi, la colonisation, Israël, le monde de l’édition, la Tunisie, Al Qaida, Mohamed Merrah. Il y a un vertige à le voir jouer au reporter sur des pays dont il ne parle pas la langue, autour desquels il n’a qu’une formation, au mieux, d’hobbyiste, au pire, de militant. Si le dessein de lutter contre le conspirationnisme est noble à priori, le format choisi (un proto-journal essentiellement lu comme un long défouloir, là-dessus, on sera d’accord, contre Alain Soral et Salim Laïbi) est en contradiction avec l’intention.
Les Porcs 2 est un curieux objet littéraire. Il se lit un peu comme une tragédie de Sophocle où les commentaires Facebook viendraient remplacer le chœur. A ce titre, il documente plutôt bien le style de “made in conspi” en republiant les commentaires tels-quels, fautes amoureusement conservées : mélange désespérant de grandiloquence, de raccourcis de pensée foireux, de condescendance mielleuse, d’orthographe merdique, confusion mentale et prétention d’expliquer le monde aux sheeples. Aussi pour rendre à Nabe ce qui lui appartient, il excelle toujours autant dans l’art du jeu de mot et de l’insulte (sans ironie, les passages sur Vrain et Lorelÿ sont à se tordre de rire) et son expertise littéraire, elle, semble authentique.
Ceci-dit, chercher dans les Porcs 2 une boussole morale c’est se mordre la queue. On se retrouve avec Nabe, dans sa petite chambre d’ado recouverte de posters du Che (splendide violeur de femmes, geôlier, bourreau et fantastique ministre de l’industrie qui fera s’écrouler la banque centrale Cubaine en plein exercice) et de Ben Laden (faut-il encore le présenter ?) à écouter du jazz en se sentant frémir de subversion. Sa vision du monde est celle de l’anarchiste radical-chic de base, comprendre, il n’y a rien a en tirer, aucun projet, aucune vision, juste un gros boulet d’antimatière qui fracasse tout et n’importe quoi. Sa vision du colonialisme s’inscrit, elle, dans le paradigme très américain (mon dieu, s’il savait) des post-colonial studies axé entièrement sur une lecture justicière et réparative de l’histoire. Comprendre, vous ne trouverez pas ici la lecture plus sérieuse, l’analyse bénéfice-coût qui attribue d’avantage de morts à l’anti-colonialisme qu’à la colonisation elle-même.
Finalement j’ai toujours trouvé suspecte et puante la figure de “l’écrivain engagé”. Je trouve ça un peu random de se choisir un peuple au super-marché des souffrances et de se la péter sur son intégrité morale : Nabe a choisi, sans trop discriminer, les arabes, comme une sorte de grande internationale fraternelle s’étendant vaguement du Maroc à l’Irak. Pourquoi pas les Ouïghours ? Les minorités non-arabes du Darfour ? Les Rohingya ? Les Baha’is-tes ? C’est vraiment histoire d’avoir une posture et c’est un peu absurde.
Faut-il lire Les Porcs 2 ? Franchement, non. Si le but c’est de lutter contre la pensée conspi, il y a de biens meilleurs bouquins -La Pensée Extrême, du sociologue Gérald Bronner par exemple. Si le but c’est d’en apprendre plus sur le monde arabe sans avoir à se fader des réflexions toutes les quatre lignes, pareil, on préfèrera lire Ilan Pappe, Shiraz Maher ou Ayaan Hirsi Ali. Si le but c’est de voir à quel point Soral il est con et nul, une seule de ses vidéos suffit. C’est presque pénible de constater à quel point Les Porcs 2 manque le coche: les conspis purs et durs ne le liront pas, il préfèreront, à leur grande habitude, regarder un faux-cumentaire mal branlé sur Youtube. Le lecteur lambda, lui, s’agacera des nombreux partis-pris gratuits, réflexions à l’emporte-pièce, déclarations péremptoires, incohérences idéologiques et du manque global de pensée structurante tartiné sur mille pages. Les seuls qui s’y retrouveront sont le petit cercle de groupies nabiens qu’on voit circle-jerker autour de lui dans “les éclats de Nabe”. Pas tout à fait une perte de temps, mais presque.